Longtemps, pour être considéré comme grand, un roman se devait d'être à la fois bien écrit et complexe sur le plan moral. Hugo, Dumas, Balzac, Sand : ces auteurs vous apprenaient quelque chose sur la vie humaine, ils ouvraient les portes, fouillaient les tréfonds de l'âme, cherchaient la nuance ; leur littérature était "morale" non parce qu'elle véhiculait un message simple et édifiant (à cela les doctrines religieuses suffisaient), mais par l'effort d'identification à l'autre, aux autres, qu'elle demandait à ses lecteurs. Dans un deuxième temps, pour des raisons historiques faciles à saisir, il a été admis que le message d'un roman pût être noir, simplifié, absolutiste, désespérant même, du moment que l'ensemble était "racheté" - c'est à dire humanisé, moralisé - par un très haut style (Beckett, Cioran, Bernhard). Mais, peu à peu, on s'est mis à confondre noirceur et excellence, à prendre la noirceur comme telle pour une preuve d'excellence. Et aujourd'hui, du moment qu'un livre proclame : "tout est de la merde", il est quasiment sûr de devenir un best-seller. Plus besoin de savoir faire une phrase, construire, agencer, composer : non, on jette sur la page tout ce qui vous passe par la tête, y compris et surtout les fantasmes pornographiques les plus violents, et le public crie au génie. Voilà le progrès, on est passé des pierres précieuses... aux diamants noirs... au tas de charbon.
Professeurs de désespoir - Nancy Huston
Par GM le 22/09/08, 21:31 - livres - Lien permanent
Commentaires
J'adhère, je ne retranche rien. Et le même mal sévit sur (sévir sur ??) les blogs, avec des oh et des ah devant la médiocrité ...
Bon d'accord, ce n'est pas globalement faux, et le propos est polémique, donc fait pour réagir à l'"excès" de sa proclamation, mais méfions-nous tout de même de ne pas nous satisfaire seulement de ce que nous savons faire. Nous : nous tous qui écrivons.
Il est toujours très sain d'essayer aussi autre chose, d'autres formes, quitte à échouer à les trouver. Peut-on vraiment le reprocher à ceux qui s'y essaient ?
Et nous pouvons très bien rester vigilants tout en nous montrant curieux de certaines aventures, non ?
:)
J'aurais voulu faire une phrase intelligente avec l'expression "aller au charbon" - et puis non.
Ce qui me surprend, dans ce que dit Huston, c'est "et le public crie au génie". Or, le public n'a à lire que ce que les éditeurs approuvent et acceptent de publier. Ne serait-ce donc pas les éditeurs qui seraient à blâmer pour leurs choix malheureux ?
De plus, je suis prête à parier qu'au temps de Hugo ou de Balzac, nombreux étaient déjà ceux qui se plaignaient de la pauvreté du style ou du contenu de maints auteurs contemporains. Cela n'a jamais empêché des auteurs talentueux de voir leurs oeuvres publiées.
Fabienne : Il ne faut pas se priver de faire des phrases intelligentes parce qu'on est pas d'accord avec Nancy ;-)
Pour vous répondre à votre idée de blâmer les éditeurs : Oui et non.
Je crois que N. Huston parlait de C. Angot dans ce cas (à vérifier) : la façon du public de crier au génie, c'est d'acheter ses livres et le public en achète justement plein (c'est une vision partielle du génie, je vous l'accorde ;-). Est-ce que l'éditeur doit publier ? D'un point de vue littéraire, des quelques pages que j'ai lue de la donzelle, je dirais non. D'un point de vue "économique", je comprend qu'il le fasse.
Malgré tout, il n'y a pas que ce genre de littérature de disponible en librairie, et c'est vers celle-ci que le public (une partie assez massive, du moins) se tourne (Angot / Houellebecq)
Enfin, mon extrait est partiel et sûrement un peu partial et ne reflète pas forcément l'ensemble du propos de Nancy Huston.
Pour mieux situer l'extrait, Nancy Huston ne parle pas de toute la littérature publiée, mais seulement d'un certain type de littérature du XXe (qu'on pourra qualifier de désespérée / nihiliste / sombre / morbide : Beckett, Cioran, Bernhard, Kertesz (pour le côté "diamant noir", de grand écrivains) et aujourd'hui, Angot et Houellebecq (pour le côté "tas de charbon", euh, je m'abstiendrais de qualifier leurs productions ;-).
De ce point de vue, Balzac et Hugo sont presque des parfaits contres-exemples !
Martin : non, non, on peut essayer sans aucun soucis. Encore une fois, le propos de N. Huston ne porte pas sur la littérature en général, mais bien à une certaine catégorie d'écrivains.