Longtemps, pour être considéré comme grand, un roman se devait d'être à la fois bien écrit et complexe sur le plan moral. Hugo, Dumas, Balzac, Sand : ces auteurs vous apprenaient quelque chose sur la vie humaine, ils ouvraient les portes, fouillaient les tréfonds de l'âme, cherchaient la nuance ; leur littérature était "morale" non parce qu'elle véhiculait un message simple et édifiant (à cela les doctrines religieuses suffisaient), mais par l'effort d'identification à l'autre, aux autres, qu'elle demandait à ses lecteurs. Dans un deuxième temps, pour des raisons historiques faciles à saisir, il a été admis que le message d'un roman pût être noir, simplifié, absolutiste, désespérant même, du moment que l'ensemble était "racheté" - c'est à dire humanisé, moralisé - par un très haut style (Beckett, Cioran, Bernhard). Mais, peu à peu, on s'est mis à confondre noirceur et excellence, à prendre la noirceur comme telle pour une preuve d'excellence. Et aujourd'hui, du moment qu'un livre proclame : "tout est de la merde", il est quasiment sûr de devenir un best-seller. Plus besoin de savoir faire une phrase, construire, agencer, composer : non, on jette sur la page tout ce qui vous passe par la tête, y compris et surtout les fantasmes pornographiques les plus violents, et le public crie au génie. Voilà le progrès, on est passé des pierres précieuses... aux diamants noirs... au tas de charbon.

Professeurs de désespoir - Nancy Huston