- (...) Il faut vous dire que, depuis tout petit, j'ai des réveils de cran d'arrêt, j'ouvre les yeux et clac, ça y est, je suis remonté à bloc, tous ressorts tendus, un vrai drame. Je ne suis pas des ces bienheureux, dont vous etes peut être, qui parviennent à se rendormir illico.
- Ca m'arrive.
- Prenez ça comme une chance. La race dont je fais partie ne connaît pas de demi-sommeil, de parenthèse assoupie, de sieste à trois temps. Nous, les angoissés, un bloc de réel nous tombe dessus dès que nous revenons à la conscience, et là, le compte à rebour est lancé, il ne nous reste que deux ou trois minutes pour que tous les symptômes se réveillent, la première pensée intelligible est forcément pessimiste et va gagner en gravité chaque seconde ; on se rappelle tout à coup que l'on vit ici-bas, dans ce monde construit par d'autres, mais que nous n'avons jamais essayé de changer, que la journée sera celle qu'on redoutait et que l'on va devoir mordre sa ceinture jusqu'au soir. On se sentirait presque coupable de s'être laisser berner par Morphée qui, ce chien, ne nous ouvrira plus les bras avant que nous n'ayons traversé notre quotidienne vallée de larmes.

Quelqu'un d'autre - Tonino Benacquista