Les ventrus étaient les fonctionnaires les plus estimés de la ville. Hélàs ! Ceux-là savent mieux conduire leurs affaires que les maigres sur cette terre ! On ne se sert des maigres que faute de mieux, ils changent facilement de place, leur existence est légère, aérienne, incertaine. Au contraire, les ventrus n'ont jamais de postes instables ; quand ils posent leur séant quelque part, ils y demeurent puissants et pleins d'espoirs ; la place tient bon et fléchirait-elle, eux ne tomberaient pas. Ils n'aiment pas le luxe, leur frac n'est pas si bien coupé que celui des maigres, mais leurs bourses sont toujours pleines d'une divine abondance.

En moins de trois ans, le maigre ne possède plus rien qui ne soit hypothéqué, tandis que le ventru, sans se donner de mal, devient vite propriétaire d'une petite maison au bout de la ville, achetée au nom de sa femme, puis d'une autre maison à l'autre extrémité du bourg... Bref, petit à petit, le village entier lui appartient. Enfin les ventrus , après avoir servi Dieu et le tsar, jouissant d'une considération générale, quittent le service, déménagent et deviennent propriétaire fonciers ; ce sont alors de beaux seigneurs russes très hospitalier qui vivent largement. Enfin, pour être fidèles à la vieille tradition russe, les héritiers de ces ventrus deviennent des maigres après avoir gaspillé tout le bien paternel.

Les âmes mortes - Nicolas Gogol