Lettre morte
Par GM le jeudi 26 octobre 2006, 12:22 - les autres - Lien permanent
Recopiage d'un (long) commentaire laissé chez Guy Birenbaum, juste parce que c'est un texte que j'aurais aimé/du écrire il y a longtemps, et que son billet m'en a donné une occasion.
Je ne sais pas si la possibilité d'une sortie est là ou si elle ailleurs, dans le blog plutôt que dans la vraie vie. Je ne pense pas que ceux qui bloguent ainsi pensent ou imaginent pouvoir ramasser la mise. Vous semblez oublier un facteur essentiel, peut être le principal de ce loisir, ce hobby, qui n'est pas de ramasser la mise, mais la possibilité de la rencontre, les autres. La possibilité de sortir d'un isolement dans lequel on se retrouve enfermé lorsqu'on est en situation financière difficile, précaire, chômeur, rmiste. Ne fusse que par quelques mails, quelques commentaires, quelques mots échangés qui ne nous renvoient pas à notre situation.
Il y a l'isolement. On sort moins. On ne voit plus ses amis ou beaucoup moins. Non qu'ils n'appellent plus, mais parce qu'on refuse le plus souvent, c'est tellement compliqué de payer un restau, une bière, un ciné, avec le budget que l'on a. Alors, ils appellent moins. Et on n'appelle plus non plus. Et puis ce décalage, cette impression de décalage. A chaque fois la question : "Et alors, tu en es où de tes recherches ?". Certainement la seule à laquelle on n'a pas envie de répondre, parce qu'on y pense en permanence, dès le réveil, toute la journée, à chaque minute qui passe, jusqu'au bout des mauvaises nuits quand on se réveille en sursaut. Cette question qui fait mal tellement on la porte comme un boulet dans l'estomac sans jamais s'en débarrasser. Bien sûr la demande est sincère, et pourtant elle renvoie à la figure ce à quoi on essaie d'échapper en faisant ce sacrifice de se l'offrir ce restau, cette bière, ces minutes à voir ses amis, tout en essayant d'oublier comment on va bien pouvoir manger autre chose que des pâtes les trois derniers jours du mois. Et puis, tout le temps, les conseils avisés, sincères ou compassés qui viennent de tous bords, touchants mais tellement pénibles. Mais qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? Si j'étais vraiment nul ?
Il y a la honte qui pointe parfois même si on sait qu'il n'y a pas lieu d'en avoir. Insidieuse, comme une salope. Les regards des autres souvent, des inconnus cette fois. Ces inconnus qui nous connaissent si bien parés de leur moraline à deux balles. "Si tu en es là c'est que tu ne fais pas assez pour en sortir". Ces paroles sous entendues, ou assumées, ou peut être simplement rêvées, mais qui minent. Et si vraiment je n'en faisait pas assez ? Mais qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? Si j'étais vraiment nul ?
Il y a le travail. Ou plutôt, l'attente. Ou plutôt la colère. Ou plutôt la frustration. Ou plutôt la résignation. Ou plutôt le stress. En fait, il y a tout qui tourne autour du travail, de l'absence de travail rémunéré. De ce travail d'en rechercher un. Toute la palette des émotions possibles. Toute votre vie. Chercher du travail en est un, à plein temps. Les sites d'annonces qui sont épluchés compulsivement, jusqu'à en connaitre toutes les offres qui pourraient vous concerner par coeur. Les réponses, rares, le plus souvent sous la forme d'un renvoi automatique, "dans l'hypothèse ou nous ne vous aurions pas recontacter d'ici quinze jours, veuillez considérer que blablabla". Les entretiens, quand on en a, où on a tellement peur d'être mauvais qu'on le devient, pétrifié de stress. Mais comment se fait-il que vous soyez encore en recherche après tout ce temps ? L'attente de l'appel téléphonique et le combiné qui reste muet. Mais qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? Si j'étais vraiment nul ?
Il y a l'ennui. La fatale addiction dont vous parlez ? Quinze heure, quinze !!! Et que voulez-vous faire d'autre quand le seul loisir que vous vous permettez c'est de prendre votre café à 1 euro au bar, tous les matins avant d'aller travailler (chez vous, chercher votre futur travail) chez Jacqueline et Dédé juste en bas de chez vous, et lire le Parisien. 1 euro par jour, 20 euro par mois. Vingt minutes par jour. Une demi-heure lorsque vous trainez un peu. Ce n'est pas le loisir que vous vous permettez, c'est celui que vous pouvez vous permettre. Une place de ciné ? Trop cher. Un musée ? Trop cher. Un week-end pour se vider la tête ailleurs, voir autre chose ? Trop cher. Un demi en terrasse ? Trop cher. Alors vous restez quinze heure par jour chez vous. Le plus souvent devant l'écran, qui est aussi celui de votre travail, celui d'en retrouver un. L'écran du blogue ou celui de la télé le soir, parce que n'arrivez plus que difficilement à lire, à cause du bourdonnement incessant de ces questions qui vous trottent dans la tête. Au moins le blogue, et surtout ceux qui vous lisent, vous lient, vous parlent sans toujours vous parler de ça, quelques mails, quelques mots qui vous permettent d'attraper un bout de réponse à ces questions qui vous minent en permanence, Mais qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? Si j'étais vraiment nul ?
C'est une histoire que je raconte, c'est un peu la mienne, pas totalement, Un peu celle d'autres de mes connaissances, blogueur ou non. Pas totalement. Un peu d'imagination. Pas totalement. Mais après tout, quelle importance. Ces moments de précarité, de difficulté sont d'une violence terrifiante. Je suis resté personnellement une huitaine de mois au chômage à la sortie de mes études, avec pourtant un diplôme qui me permettait d'être relativement serein. Il m'a fallu environ deux ans de CDI pour recommencer à ne plus avoir la boule au ventre en permanence pour le lendemain et l'après lendemain. Je n'avais pas de blogue à l'époque, parce qu'il n'y en avait pas, mais je me serais jeté dedans les yeux fermés, sans aucune hésitation, comme un appel d'air.
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