Quand les camions des techniciens se sont pointés, la réaction a été immédiate bien qu'il ne s'agisse pas d'un rapport d'experts sur l'évolution sociologique de la communauté bengali, mais bien d'un roman prêtant à chaque personnage une vie imaginaire. Ce qui est peut-être pire aux yeux de certains. Ceux de Abdus Salique par exemple qui a pris la tête d'une campagne de boycott, de pression et d'intimidation afin d'interdire la tournage de Brick Lane à Brick Lane afin de ne pas heurter l'idée qu'ils se fait de l'honneur et de la dignité de sa communauté (l'offense commençant dès la perspective, inenvisageable, d'un adultère féminin). L'affaire a enflé de jour en jour, le camp des opposants exigeant en sus l'interdiction du film et menaçant de convoquer une grande manifestation au cours de laquelle le livre honni serait brûlé en place publique. Les extrêmistes étaient, comme souvent, les moins nombreux mais les plus bruyants et les plus spectaculaires. Finalement, les producteurs ont baissé les bras.

Les adultères féminins, de même que l'homosexualité, ça n'existe pas, ça n'existe pas (ça ne doit pas exister), même (surtout ?) pas dans les livres. Le plus étonnant, c'est de s'imaginer que les personnes qui tiennent ce genre de propos aient pu lire les livres qu'ils incriminent, ou même simplement lire un livre tout court. Ou alors ils n'en ont lu qu'un seul.

...j’ai appris, presque au prix de ma vie, qu’il n’y a rien de plus méprisable et de plus dangereux qu’un méchant qui se couche tous les soirs la conscience tranquille. C’est le pire qu’on puisse imaginer. Surtout quand cette bonne conscience s’allie à l’ignorance, à la superstition, à la stupidité ou au pouvoir, ce qui n’est pas rare. Pire encore quand ils se font les exégètes d’une seule parole, que ce soit le Talmud, la Bible, le Coran ou que sais-je encore. Je n’ai pas coutume de donner des conseils - l’expérience des uns ne sert jamais de leçon aux autres - mais en voici un qui ne vous coûtera guère : méfiez-vous toujours de ceux qui ne lisent qu’un seul livre.   --Perez-Reverte [via]

Beaucoup d'affaires qui semblent s'accumuler ces derniers temps, même si leur ampleur est relativement peu importante pour ne pas dire insignifiante. Le film pourra certainement être tourné ailleurs, Oscar Wilde, après une période de vache maigre a fini par trouvé maisons d'éditions compréhensives, les rappeurs du neuf trois responsables des émeutes de novembre 2005 pourront continuer a scander leurs élégantes et raffinées poésies en toute quiétude malgré les rodomontades de députés énervés, le roman à clé du petit Nicolas et de la grande Cécilia aura l'oubli qu'il mérite, les caricatures d'un prophète seront oubliées également, les publicités mettant en cène de trop près les intimes croyances de quelques grenouilles de Neuilly pourront continuer à orner les pages de magazines dont le directeur de rédaction aura été viré à cause de photos de vacances de Cécilia (Cécilia est la clé de tout). Ce n'est pourtant pas la peine de crier à la censure : il est certainement bien plus aisé de publier tout et n'importe quoi aujourd'hui qu'il y a encore 40 ou 50 ans.

Et pourtant, l'existence et l'accumulation de ces affaires ne cesse de choquer, non pas par leur conséquences, bien minimes, mais par leur existence et par la facilité avec laquelle elles semblent pouvoir arriver, et finalement être facilement acceptées. Pourtant, ces manières semblent être celles d'un autre âge, d'autres lieux, d'autres moeurs, celles de la loi du Prince et du fait du plus fort, alors même qu'elles ne sont que l'expression d'une profonde faiblesse. Un athée pur et dur peut comprendre la richesse et la profondeur d'une spiritualité religieuse, à défaut de la partager, il se dira pourtant qu'il n'y a pas cher à donner d'une foi qui se sent tellement mise en danger par une affiche publicitaire qu'elle cherche à ne plus avoir à la voir. De même que je n'accorderais qu'une crédibilité limitée à un homme politique qui imagine tenir un bout de solution à la "crise des banlieue" par le simple effacement de paroles de groupes de rap, aussi crétins soient-ils (si on devait interdire tout ce qui est crétin, hein...)(ceci dit, si on le pouvait, il y a des jours, ça serait quand même bien reposant).

Le plus frappant -outre le fait que ces gens là ont semble t'il lu plus d'un livre dans leur vie- est que ces aveux de faiblesse puisse tourner à la démonstration de force, qui n'est que celle-là même qu'on veut bien leur accorder. Notre faiblesse certainement.