Des mots
Par GM le mardi 11 avril 2006, 21:10 - les autres - Lien permanent
Elle les appelle «les tueurs». Le terme est neutre, descriptif. Ils ont tué, ils ont «coupé», comme disent les Rwandais, à la machette, avec zèle et application, comme on irait aux champs. «Quand je pense à eux, je ne pense pas en termes d'ethnie. Je ne pense pas "hutu"», dit Esther Mujawayo. Sa grande soeur Joséphine était mariée à l'un d'entre eux : «A part nos cartes d'identité tamponnées "Hutu" ou "Tutsi", rien ne nous différenciait.» Hors du clan familial, c'était une autre histoire. Elle parle d'un constant sentiment d'«illégitimité». Pas le droit d'étudier, d'être fonctionnaire, par exemple. Et finalement, pas le droit d'exister. «J'ai cette photo terrible d'avant le génocide... C'était un jour de fête, on voit toutes mes nièces à la cuisine. Celles qui sont hutues sont vivantes, les Tutsies sont mortes. Les unes ont le droit de vivre, les autres sont à tuer.» Après des phrases comme celle-là, Esther vous prend en général par la main, puis dans ses bras si vous la laissez faire, et vous console. On blague, faute de savoir quoi dire «la gaîté, c'est ma victoire sur eux» , on boit un coup, et même plusieurs. Elle rit : «Je dis toujours : j'ai failli être génocidée, alors, laissez-moi boire...»
Ce sont juste quelques phrases, quelques citations de journaux de ces derniers jours restant pourtant assez loin de l'actualité. quelques phrases qui terminent des paragraphes qui terminent deux articles si différents. Ces deux extraits n'ont aucun lien entre eux, si ce n'est celuid'une humanité qui est capable de ne plus en être une, et quelques phrases dont je voudrais me souvenir,tellement elles portent de choses en elles.
Vingt ans après, une chose est sûre : l'indifférence envers ces "robots biologiques", comme Igor (Kostine) les appelle, est totale. "Qui a jamais téléphoné à Vania, Piétia ou Volodia pour leur demander comment ils allaient ? Au contraire, on les a laissés tomber. Leurs pensions ont été réduites et le peu qu'ils perçoivent suffit à peine à couvrir leurs besoins en médicaments", déplore Igor. Combien sont morts ? Combien sont malades ? Nul ne le sait précisément, aucune étude épidémiologique sérieuse n'a été menée. Après l'explosion de Tchernobyl, celle de l'URSS, survenue cinq ans plus tard, les a éparpillés de l'Ukraine au Kazakhstan en passant par la Russie. Le contact a été rompu.
(...) Ces dernières années, des centaines de "samosiolki" (littéralement "ceux qui se sont installés") sont revenus y habiter, coupés de tout, subsistant des produits de la chasse et de leurs potagers. Igor aime leur rendre visite. Il ne manque pas une occasion de saluer son copain Serioja, un ancien liquidateur devenu responsable du périmètre irradié. Dans la "zone", Igor se sent chez lui : "Là-bas, tout le monde me connaît, même les chiens."
Commentaires
Fil des commentaires de ce billet