Sefarade - Antonio Muñoz Molina
Par GM le mardi 7 février 2006, 00:05 - livres - Lien permanent
Sefarade - Antonio Muñoz MolinaJe comprend maintenant que sur notre terre sèche et continentale étaient le fleuve qui nous emportait vers le monde et qui nous en ramenait, le grand flux qui s’écoulait dans l’ombre en direction de la mer ou des belles cités où nous attendaient sans doutes une nouvelle existence, plus lumineuse et vraie, plus ressemblante à celle que promettaient les livres. Aussi nettement que e me rappelle mon premier voyage en train, je me rappelle la première fois que je suis arrivé sur les quais d’une gare frontalière : dans mon souvenir l’éclat de la nuit est le même, et aussi les attentes de l’imagination, la peur de l’inconnu qui accélérait mon pouls et m’affaiblaissait les henoux. Des gardes civils avec une sale tête puis des gendarmes hostiles et grossiers examinaient les passeports dans la gare de Cerbère. Cerbère, parfois les gares ressemblent dans la nuit au royaume d’Hadès et leur nom comporte déjà un début de maléfice ; Cerbère, où les gendarmes français, pendant l’hiver mille neuf cent trente neuf, humiliaient les soldats de la République espagnole, les injuriaient et les bousculaient à coup de crosse ; Port-Bou, où Walter Benjamin s’est suicidé en mille neuf cent quarante ; Gmünd, gare fontrière entre la Tchécoslovaquie et l’Autriche, où de temps en temps se sont rencontrée Franz Kafka et Milena Jesenska, renez-vous clandestins entre la parenthèse des horaires de trains, dans la brièveté exaspérée des heures qui déjà commençaient de s’épuiser dès qu’ils s’apercevaient, dès qu’ils montaient vers la chambre inhospitalière de l’hôtel de la gare, où le proche passage des trains faisait vibrer les vitres de la fenêtre.
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