Et pourtant, il ne connaissait jamais ni regret, ni honte, ni anxiété et refusait de s'apitoyer sur son sort. Il avait choisi de regarder les choses en face et s'était forgé une philosophie personnelle. Ce n'était pas sa faute s'il était devenu un traine misère ; il n'était donc pas question pour lui d'en éprouver le moindre remord ou de se laisser affecter par sa condition. Ennemi déclaré de la société, il n'aurait vu aucun inconvénient à verser dans la criminalité, pour peu qu'une occasion intéressante se présentât. Il refusait par principe de faire des économies. Il ne gardait rien de ses gains de l'été, et dépensait tout le surplus en boisson, étant donné que les femmes ne l'intéressaient plus guère. S'il était sans le sou à la venue de l'hiver, la société n'avait qu'à prende en charge. Il était prêt à accepter chaque sou que lui fournirait la charité organisée, à condition de ne pas avoir à dire merci en échange. Il évitait cependant les oeuvres religieuses, car, disait-il, cela lui restait en travers de la gorge de devoir chanter des cantiques pour un petit pain. Il plaçais aussi son honneur dans divers autres détails : ainsi, il se vantait de ne jamais s'être baissé pour ramasser un mégot de cigarette, même la faim au ventre. Il se jugeait au dessus du tout-venant des traînes-misères qui, pour lui, n'étaient qu'une race d'êtres abjects n'ayant même pas la pudeur de se montrer ingrats.

Dans la dèche à Paris et à Londres - George Orwell

A rapprocher de l'amérique pauvre, de Barbara Ehrenreich, tellement la proximité des deux récits saute aux yeux, celle ce ceux qu'on nomme pudiquement les travailleurs pauvres qui sont certainement à peu près aussi vieux que le monde. Ce travail qu'on vante tant comme valeur et qui se montre dans sa possibilité et crudité de simple exploitation du loup par l'homme.