Elsa
Par GM le lundi 5 avril 2004, 18:54 - Lien permanent
Je ne sais pas très bien pourquoi j'ai commencé à penser à toi, tout à coup. Le regard un peu vague dans le va et vient des passants et des voitures d'un dimanche après midi.
Elsa.
Aujourd'hui sans nom de famille à cause de cet oubli qui commence à tout effacer.
Petite fille, toujours première de la classe. Pas tellement souriante, pas tellement sauvage non plus, qui semblait avoir des pensées bien trop importantes pour notre âge à nous qui la cotoyons, toujours enfants. Je me souviens que tu n'avais alors qu'une seule vraie amie, vous étiez toujours ensemble.
Adolescente, toujours première de la classe, tu avais fini par ressembler à une jeune fille, quand les petites filles commencent à ressembler à des jeunes filles alors que les garçons restent des garçons. Non sans heurts, en guerre contre ton corps, contre le vide de l'anorexie ou le trop plein de la boulimie. A moins que ce ne soit le contraire. A moins que ce ne soit les deux. Au bout d'un mois je n'étais jamais certain de pouvoir te reconnaître, tant ton corps changeait, incertain. Et toi, comme ton corps, tu oscillais entre sagesse et hystérie, peinant à attirer les regards, les conspuant dans le même temps. Sûrement nous étions cruels et moi j'étais cruel également. Je crois que tu rêvais de Grêce Antique.
Puis tu as commencé tes études, on s'ést perdu de vue. Depuis longtemps en vérité, bien longtemps avant qu'on ne se voit plus pour de vrai, qu'on ne se croise plus dans le couloir d'un établissement scolaire commun, ou d'ami commun. Je ne sais pas si tu as eu d'autre amies, ni même un amant, tu semblais bien seule, bien souvent, quand je te croisais.
Je prenais juste de tes nouvelles comme je prend souvent des nouvelles, par interposé, au hasard des rencontres, et au fait, tu as des nouvelles de ...?
J'avais du mal à t'imaginer réellement heureuse, mais je t'imaginais sans peine brillante. Et j'espérais que tu trouverais sinon un peu de bonheur, au moins un peu de réconfort dans ce que tu réussirais forcément.
Un jour un interposé me donnant de tes nouvelles m'apprend que tu t'étais donné la mort quelques semaines plus tôt, me précisant par quel moyen, comme on le fait tout le temps dans ces cas là. Comme si ça pouvait avoir une quelconque importance. Je me souviens que j'avais regardé mon interlocuteur, pensant qu'il m'annonçait cette nouvelle bien mal, qu'il manquait de gravité, et j'ai eu immédiatement un peu honte de l'incongruité de cette pensée à ce moment.
Aujourd'hui, tu n'as plus qu'un prémon. A cause de l'oubli qui fini par tout effacer.