On pourrait écrire un roman qui s’appellerait Lady L. Un grand roman.
Le prénom de Lady L serait Marie. Comme Marie
Avec tout ce qui se cache derrière ce prénom, en plus de ce qui se cache derrière cette mystérieuse lettre elle depuis quelques jours.
On pourrait écrire un roman comme celui là. L’histoire d’une folie ordinaire qui embrasse si parfaitement la folie du monde qu’elle l’emballe comme un rien. Un simple feu de paille si tragique, si absurde.

On pourrait aussi imaginer un roman dans lequel le héros s’appelerait Bobby. Bobby Fischer. Il dirait son nom comme cela, à chaque fois qu’il rencontrerait une femme, une jolie femme, au gré de ses passionnantes aventures. Un roman d’espionnage.
My name is Fischer. Bobby Fischer.
Bobby serait recherché pour une partie d’échec. Une simple partie d’échec. Jouée en Yougoslavie en 1992. Arrêté à Tokyo en 2004.
Une simple partie d’échec. De quoi en faire le plus dangereux des criminels.

On pourrait inventer de tels romans, mais on ne pourrait pas croire à de telles histoires. On aurait forcément l’air idiot à réfléchir à des sottises pareilles.
Qu’un homme se fasse arrêter pour une partie d’échec jouée 12 ans auparavant, des milliers de kilomètres plus loin.
Une simple partie d’échec.
Exactement comme celles que je jouais avec Raphaël au collège. Celles que je perdais tout le temps (et qu’il gagnait tout le temps).
J’avoue qu’il a pu m’arriver de penser un court instant qu’il méritait d’être enfermé (Raphaël) pour ça, me battre aux échecs sans arrêts.
Ca va faire presque un an que je n’ai pas de nouvelles de lui. Parce que je ne pense pas à lui écrire. Et lui non plus visiblement. Un échec en quelque sorte.
Parce que je ne sais pas quoi lui écrire. Et lui non plus vraisemblablement. Pas de quoi nous enfermer tant d’années plus tard. Raphael est un ami de parole. Pas d’écrits.
C’est toujours comme ça que l’on s’échappe les uns les autres, ce tout petit malentendu. Peut être est-il enfermé pour avoir battu la mauvaise personne sur l’échiquier. Ou bien peut être est-ce moi.
Je n’ai pas joué aux échecs depuis des années.

On pourrait écrire un roman sur cet écrivain qui m’écrivit quelques jours avant d’arrêter d’écrire. Je lui avais écris moi même quelques semaines auparavant. Une lettre. comme autrefois. Timbrée. Racontée de la main.
C’était il y a quelques années. Je m’imaginais encore pouvoir écrire. Ou vivre d’écrire. Ou encore pire, avoir du talent.
J’avais des rêves.
De la jeunesse.
Aujourd’hui je regarde le réel en me disant qu’il pourrait faire de beaux romans.
Peut être a t’il cru en ma posture, peut être n’était-il pas dupe. En tout cas, il m’a répondu, bien étonnament. Il voulais juste m’expliquer les raisons qui l’avaient poussé à écrire. Son malentendu. Son mensonge ordinaire, de gamin. Ses raisons, pour me pousser à relativiser l’importance des miennes. Peut être qu’il s’ennuiyait pour répondre ainsi au premier venu.
Une simple lettre, de papier, ouverte un soir du juin.
Vous savez. Je vais vous raconter le premier écrit que je n’ai jamais “publié” puisque d’une certaine façon il s’agissait d’une publication.
C’était une lettre d’amour.
J’allais écrire une “bête” lettre d’amour. Elle l’était en quelque sorte, bête, cette lettre. Même si en vérité ce fût plutôt une lettre de séduction -un complet fiasco au demeurant puisque la belle n’a jamais daigné m’adresser le moindre regard, ne serait-ce que de commisération.
Cette lettre d’amour, je l’avais recopiée dans un livre. Et j’ai longtemps cru que le mépris de la belle à mon égard venait de ce qu’elle s’en était rendu compte. Comment me regarder avec admiration, avec envie, désir, puisque je n’était qu’un tricheur, un couard de la plus basse espèce ?
J’ai passé des mois, des années ensuite, à écrire pour expier cette faute, presque originelle. Il fallait que je prouve, à moi, à elle, au monde, que j’était capable, digne de ce que j’avais voulu faire passer pour être de moi.
Et mon premier roman vient de là. De cette envie de me racheter de ce vol pourtant bien insignifiant lorsque on y réfléchit. La belle m’a sûrement oublié depuis des lustres, et ma lettre encore plus sûrement .
J’ai continué d’écrire par habitude. Par paresse. Parce que je ne savais rien faire d’autre. Et qu’après tout je n’écrivais pas si mal. Au moins suffisamment pour gagner ma vie, ce qui n’est pas si mal.
Cela va faire plusieurs années, à ma connaissance, que cet écrivain n’a pas écrit de livre. Du moins sous son vrai nom. Et je me plaît à penser que c’est parce qu’il considère avoir expié sa faute.
Sa toute petit faute.
· · ·Ecrire c’est mentir, une photo c’est un mensonge et un film, c’est vingt quatre mensonges par seconde.
JL. Godard, opportunément rappelé par Guillermito
En réalité je suis assez vexé : j’avais fait cette devise mienne (pour la toute première partie) sans même savoir qu’un inconnu notoire m’avait plagié, certainement par anticipation qui plus est.
Par GM le 19/07/04, 23:59 - Lien permanent