Affleurements

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16/09/08

La famille royale - William T. Vollmann

Quelle bande de misogynes à la con, marmonna Domino. Elle attendit patiemment devant la vitrine pendant dix bonnes minutes, mais son client vietnamien ne venais jamais aux rendez-vous qu'il donnait. Elle plongea la main dans son coeur et déchira son bonheur en petits morceaux puis elle ouvrit ses poings aux ongles sanglants et les laissa tomber avant de les piétiner.

La famille royale - William T. Vollmann

06/07/08

en vivant, en écrivant – Annie Dillard (2)

La jeunesse assemble ses matériaux pour construire un pont jusqu’à la lune, note tristement Thoreau, ou peut-être un palai ou un temple terrestre ; l’âge mûr se résout enfin à les utiliser pour bâtir une cabane.

en vivant, en écrivantAnnie Dillard

05/07/08

en vivant, en écrivant – Annie Dillard

L’une des petites choses que je sais sur l’écriture est la suivante : dépense là toute entière, lance-la, mise-la, perd-la, tout entière, tout de suite, à chaque fois. Ne garde pas par devers toi ce qui te semble bon, pour un autre endroit du livre, ou pour un autre livre ; donne-le, donne-le tout entier, donne-le maintenant. La tentation de mettre de côté quelque chose de bon pour un endroit meilleur, pour plus tard, est le signal de le dépenser maintenant. Autre chose émergera plus tard, quelquechose de mieux. Toutes ces choses viennent par-derrière, par en dessous, comme l’eau d’un puits. De même, la tentation de garder pour toi seul ce que tu as appris est non seulement honteuse, elle est destructrice. Tout ce que tu ne donnes pas librement et en abondance est perdu pour toi. Tu ouvres ton coffre fort et découvres des cendres.
Après la mort de Michel-Ange, on trouva dans son atelier un morceau de papier où, avec l’écriture d sa vieillesse, il avait rédigé un mot destiné à son apprenti : “Dessine, Antonio, dessine, Antonio, dessine et ne perd pas de temps”

en vivant, en écrivantAnnie Dillard

19/04/08

Lettres à Milena - Franz Kafka

Quelles gigantesques écoles que celles où vous enseignez ; deux cents élèves, cinquante élèves. J'aimerais y avoir une place près de la fenêtre, au dernier rang, pendant une heure, je pourrais renoncer alors à jamais à vous rencontrer (comme ce sera, d'ailleurs, de toute façon), je renoncerais à tout voyage et... Suffit. Ce papier blanc qui n'en finit pas me brûle les yeux, et c'est pourquoi j'écris.

Lettres à Milena - Franz Kafka

23/03/08

Mes bibliothèques - Varlam Chalamov

Pendant des années, j'ai essaye d'apprendre à lire en bibliothèque, et je n'ai jamais réussi. Se plonger profondément dans un livre au point de tout oublier, ce n'est pas difficile. Mais ce n'est possible qu'avec des romans ou des nouvelles, pas lorsque l'ouvrage consulté doit faire l'objet d'une étude, d'une analyse, d'une réflexion. L'atmosphère des bibliothèques publiques nuit à la concentration très particulière qui est alors nécessaire. La bibliothèque Lénine à Moscou, avec sa salle d'études, ne fait pas exception à la règle. Le mieux, le plus profitable, c'est de lire chez soi, sans personne autour, seul à seul avec son livre. Lire en présence d'autrui m'a toujours été désagréable, j'ai presque honte, c'est presque plus gênants que d'écrire une lettre intime à la poste, on voudrait se mettre à l'abri, on a peur de se laisser aller... Et si quelqu'un lisait ce que l'on a écrit ?
N'est-ce pas troublant ? Comme si la lecture était un vice secret. D'ailleurs dand quelle famille de notre ville n'était-ce pas considéré comme un vice secret ?

Mes bibliothèques - Varlam Chalamov

20/02/08

En lisant en écrivant - Julien Gracq

C'est la lenteur de l'art d'écrire, dans son exécution mécanique, qui depuis des années déjà me rebute parfois et me décourage : le temps perdu pour un écrivain à jeter les mots sur la page, comme pour le musicien les notes sur la portée. Un travail de transcripteur et de copiste, par inter­valles dégrisants comme un jet d'eau froide, s'interpose entre l'agitation chaleureuse de l'esprit et la fixation maté­rielle de l'oeuvre. Ce que j'envie aux peintres et aux sculp­teurs, ce qui rend (du moins je l'imagine tel) leur travail si sensuellement jubilant et régulier, c'est l'absence complète de ces temps morts - si minimes soient-ils - c'est le mira­cle d'économie, le feed back de la touche ou du coup de ciseau qui dans un seul mouvement à la fois crée, fixe et corrige; c'est le circuit de bout en bout animé et sensible unissant chez eux le cerveau qui conçoit et enjoint à la main qui non seulement réalise et fixe, mais en retour et indivisiblement rectifie, nuance et suggère - circulation sans temps mort aucun, tantôt artérielle, tantôt veineuse, qui semble véhiculer à chaque instant comme un esprit de la matière vers le cerveau et une matérialité de la pensée vers la main.

En lisant en écrivant - Julien Gracq

31/12/07

Dans le café de la jeunesse perdue - Patrick Modiano

Des deux entrées du café, elle empruntait toujours la plus étroite, celle qu'on appelait la porte de l'ombre. elle choisissait la même table au fond de la petite salle. Les premiers temps, elle ne parlait à personne, puis elle a fait connaissance avec les habitués du Condé dont la plupart avaient notre âge, je dirait entre dix-neuf et vingt-cinq ans. Elle s'asseyait parfois à leurs tables, mais, le plus souvent, elle était fidèle à sa place, tout au fond.

Dans le café de la jeunesse perdue - Patrick Modiano

30/12/07

Enfance - Nathalie Sarraute

C'est alors que la brave femme qui achevait mon déménagement s'est arrêtée devant moi, j'étais assis sur mon lit dans ma nouvelle chambre, elle m'a regardé d'un air de grande pitié et a dit : "quel malheur quand même de ne pas avoir de mère."

"Quel malheur !"... le mot frappe, c'est bien le cas de le dire, de plein fouet. Des lanières qui s'enroulent autour de moi, m'enserrent... Alors c'est ça, cette chose terrible, la plus terrible qui soit, qui se révélait au dehors par des visages bouffis de larmes, des voiles noirs, des gémissements de désespoir... le "malheur" qui ne m'avait jamais approché, jamais effleuré, s'est abattu sur moi. Cette femme le voit. Je suis dedans. Dans le malheur. Comme tous ceux qui n'ont pas de mère. Je n'en ai donc pas. C'est évident, je n'ai pas de mère. Mais comment est-ce possible ? Comment ça a pu m'arriver, à moi ? Ce qui avait fait couler mes larmes que maman effaçait d'un geste calme, en disant "il ne faut pas..." aurait-elle pu le dire si ç'avait été "le malheur ?"

Je sors d'une cassette en bois peint les lettres que maman m'envoie, elles sont parsemées de mots tendres, elle y évoque "notre amour", "notre séparation", il est évident que nous ne sommes pas séparées pour de bon, pas pour toujours... Et c'est ça un malheur ? Mes parents, qui savent mieux, seraient stupéfaits s'ils entendaient ce mot... papa serait agacé, fâché... il déteste ces grands mots. Et maman dirait : oui, un malheur quand on s'aime comme nous nous aimons... mais pas un vrai malheur... notre "triste séparation", comme elle l'appelle, ne durera pas... Un malheur, tout ça ? Non, c'est impossible. Mais pourtant, cette femme si ferme, si solide, le voit. Elle voit le malheur sur moi, comme elle voit "mes deux yeux sur ma figure".

Personne d'autre ici ne le sait, ils ont tous autre chose à faire. Mais elle qui m'observe, elle l'a reconnu, c'est bien lui : le malheur qui s'abat sur les enfants dans les livres dans Sans Famille, dans David Copperfield. Ce même malheur a fondu sur moi, il m'enserre, il me tient.

Je reste quelques temps sans bouger, recroquevillée au bord de mon lit... Et puis tout en moi e révulse, se redresse, de toute mes forces je repousse ça, je le déchire, j'arrache ce carcan, cette carapace. Je ne resterait pas dans ça, où cette femme m'a enfermée... Elle ne sait rien, elle ne peut pas comprendre.

Enfance - Nathalie Sarraute

29/12/07

Penser/Classer - Georges Perec

Une bibliothèque qu'on ne range pas se dérange : c'est l'exemple que l'on m'a donné pour tenter de me faire comprendre ce qu'était l'entropie et je l'ai plusieurs fois vérifié expérimentalement.

Le désordre dans une bibliothèque n'est pas en soi une chose grave ; il est de l'ordre du "dans quel tiroir ai-je mis mes chaussettes ?" : on croit toujours que l'on saura d'instinct où l'on a mis tel ou tel livre et même si on ne le sait pas, il ne sera jamais difficile de parcourir rapidement tous les rayons.

A cette apologie du désordre sympatique, s'oppose la tentation mesquine de la bureaucratie individuelle : une chose pour chaque place et chaque place à sa chose et vice versa ; entre ces deux tensions, l'une qui privilégie le laisser-aller, la bonhomie anarchisante, l'autre qui exalte les vertus de la tabula rasa, la froideur efficace du grand rangement, on finit toujours par essayer de mettre de l'ordre dans ses livres : c'est une opération éprouvante, déprimante, mais qui est susceptible de procurer des surprises agréables, comme de retrouver un livre que l'on avait oublié à force de ne plus le voir, et que, remettant au lendemain ce qu'on ne fera pas le jour même, on redévore à plat ventre sur son lit.

Penser/Classer - Georges Perec

28/12/07

Chagrin d'école - Danniel Pennac

Notre y de professeur... Le lieu clos de nos brusques fatigues où nous prenons la mesure de nos renoncements. Une sale prison. Nous y tournons en rond, généralement plus soucieux de chercher des coupables que de trouver des solutions.

Chagrin d'école - Danniel Pennac

28/10/07

Cette histoire là - Alessandro Baricco

Ici en Amérique ils n'ont aucun goût, et les dames riches arborent des bijoux qui me font rire. Nous, nous avions des bijoux magnifiques. Chaque bijou avait une histoire, et il n'y avait pratiquement une seule perle, sur notre peau, pour laquelle un homme, autrefois, ne se soit pas tué : par amour, ou pour dettes. Et porter un bijou, c'était alors comme porter sur nous notre propre vocation atavique à la tragédie. Nous savions que nous ne devions interrompre cette chaîne de sang pour rien au monde. Elle était notre vie.

Cette histoire là - Alessandro Baricco

18/10/07

Oblomov - Ivan Gontcharov

Zakhar avait un peu plus de cinquante ans. Il n'était déjà plus le descendant direct de ces Kaleb russes, de ces chevaliers sans peur et sans reproche, laquais pétris de fidélité à leur maîtres jusqu'à s'oublier eux mêmes, de ces gens qui se distinguaient par toutes les vertus et qu'aucun vice jamais ne déshonorait.

Ce chevalier était avec peur et avec reproche. Il appartenait simultanément à deux époques qui, toutes deux, l'avaient marqué de leur sceau. De l'une il tenait une fidélité sans limite à la maison Oblomov ; mais l'autre, la plus récente, lui avait inoculé le raffinement et la corruption des moeurs.

Passionnément attaché à son maître, il ne passait cependant pas un jour sans lui mentir. Le serviteur des temps passé prêchait à son maître l'économie et la frugalité, mais Zakhar, par ailleurs, aimait trinquer avec ses amis aux frais de son maître ; le serviteur du passé était chaste comme un eunuque, mais Zakhar courait toujours après quelques douteuses commère. Le serviteur du passé gardait l'argent de son maître plus jalousement que n'importe quel trésor, mais Zakhar, lui, s'évertuait à grappiller un kopeck sur chacune de ses dépenses, et s'appropriait au besoin les pièces de cuivre oubliées sur la table. D'autre part, ou plutôt de la même part, quand Illia Ilitch, après un achat, omettait de réclamer sa monnaie, il pouvait être sûr, Zakhar étant là, de ne jamais la revoir.

Zakhar ne volait jamais des sommes considérables, peut être parce qu'il mesurait ses besoins en pièces de cuivre, peut être aussi parce qu'il craignait d'être surpris ; en tout cas, ce n'était pas honnête de sa part.

L'ancien Kaleb serait mort, comme un chien de garde bien dressé, devant les victuailles qu'il avait mission de garder, plutôt que d'y porter la dent ; le Zakhar dégénéré de nos jours, lui, n'hésitait pas à se servir en dehors de toute permission. Le premier insistait pour que le maître mangeât, et s'attristait fort s'il manquait d'appetit ; le second dérobait subrepticement tout ce que le maître ne mettait pas sur sa propre assiette.

Zakhar, par dessus le marché, était d'une extrême médisance. A la cuisine, dans les boutiques, sous les porches, partout, et tous les jours, il se plaignait : sa vie n'était pas une vie, il n'y avait jamais eu au monde maître plus mauvais que le sien, plus capricieux, plus avare, plus grincheux. Quoi qu'on fît, pas moyen de lui plaire ; bref, il valait mieux mourir que de vivre chez lui.

Zakhar ne se conduisait ainsi ni par méchanceté, ni par désir de nuire à son maître, plutôt par une habitude héritée de son grand père, de son père aussi, habitude qui consistait à critiquer le maître chaque fois que l'occasion s'en présentait, c'est à dire souvent.

Oblomov - Ivan Gontcharov

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