Affleurements

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24/05/10

Je croyais que mon père était Dieu

Mais ce que je me rappelle le mieux, c’est Mr. Bernhauser. C’était notre voisin de derrière. Il se montrait particulièrement méchant et antipathique avec les enfants, mais il était grossier aussi avec les adultes. Il avait un prunier dont les branches passaient par-dessus notre clôture. Si les prunes étaient de notre côté, nous pouvions les cueillir, mais que Dieu nous aide si nous franchissions la limite. Il faisait un foin de tous les diables. Il criait et nous insultait jusqu’à ce que l’un de nos parents vint voir ce qui se passait. D’habitude c’était ma mère, mais cette fois ce fut mon père. Personne n’aimait beaucoup Mr. Bernhauser, mais mon père lui en voulait en particulier parce qu’il gardait tous les jouets et les balles qui avaient le malheur d’atterir dans son jardin. Donc voilà Mr. Bernhauser en train de crier de déguerpir de son arbre, et mon père qui lui demande quel est le problème. Mr. Bernhauser respira un grand coup et se lança dans une diatribe sur les gosses chapardeurs, désobéissant, voleurs de fruits et monstres en général. Mon père devait en avoir assez, j’imagine, parce que ce qu’il fit alors, c’est crier à Mr. Bernhauser de s’écraser. Mr. Bernhauser arrêta de hurler, regarda mon père, devint écarlate, et puis violet, se serra la poitrine des deux mains, devint gris et s’effondra lentement sur le sol. Je pensais que mon Père était Dieu. Qu’il pût, en criant sur un misérable vieillard, le faire mourir sur commande, cela dépassait mon entendement.

Je croyais que mon père était Dieu et autres récits de la réalité américaine – Anthologie composée par Paul Auster

17/03/10

Lily et Braine

Tu ne lis jamais. Tu n'aimes pas lire ? Non, dit Lily, ça me fait réfléchir. C'est plutôt bien, dit la mère. Non, dit Lily, c'est pas bien, ça me raconte des histoires qui me font envie, et tôt ou tard je me demande si la mienne vaut la peine. Je te laisse, ma chérie.

Lily et Braine - Christian Gailly

14/03/10

L’année de la pensée magique – Joan Didion

quand les temps sont difficiles, m’avait-on enseigné depuis toute petite, lis, apprend, révise, va aux textes. Savoir c’est contrôler.

L’année de la pensée magiqueJoan Didion

24/01/10

La statue de sel - Albert Memmi

J'appartenais à ma famille et à l'Impasse, j'en vivais les lois et acceptais les sanctions avec joie. Une fois, pour avoir maudit le nom de Dieu, je reçus à coup de ceinture une brûlante raclée sur la plante des pieds. Je ne pus marcher pendant trois jours, mais je trouvais la peine juste, et salvatrice lorsque j'appris le danger encouru : en enfer on m'aurait arraché les paupières et obligé à fixer le soleil en plein midi. De penser seulement au céleste châtiment, je l'imaginais et les larmes protectrices me venaient au yeux. Il n'a pu durer si longtemps ce bonheur confortable d'une vie réglée par le respect confiant et les justes craintes.

La statue de sel - Albert Memmi

19/12/09

Le message - Honoré de Balzac

Beaucoup de choses véritables sont souverainement ennuyeuses.

Le message - Honoré de Balzac

21/10/09

La fausse maîtresse – Honoré de Balzac

Qu’il soit permis d’écrire les noms comme ils se prononcent, pour épargner aux lecteurs l’aspect des fortifications de consonnes par lesquelles la langue slave protège ses voyelles, sans doute pour ne pas les perdre, vu leur petit nombre.

La fausse maîtresseHonoré de Balzac

19/10/09

Un rêve americain – Norman Mailer

Elle avait, comme la plupart de ses amis, l’indifférence des aristocrates pour le développement du talent. On jouit de ce qui est en fleur, on le dévore si le désir vous en prend, mais on laisse à d’autre le soin de cultiver.

Un rêve americainNorman Mailer

06/06/09

Vie du lettré - William Marx

Contrairement à un lieu trop commun, on ne dévore pas les livres : ils vous dévorent, vous vampirisent, se nourrissent de votre être et de votre énergie, vous coupent du monde, vous transportent dans le leur, mangent votre espace et votre temps, débordent de vos étagères, raccourcissent vos nuits et vos journées, rétrécissent votre maison et votre appartement, vous ruinent tout en vous enrichissant, vous font leurs quand vous croyez les faire vôtres.

Vie du lettré - William Marx

19/11/08

Non Lieu - Emmanuel Bove

Le notaire était un homme d’une soixantaine d’années, très aimable, sans aigreur apparente.. On sentait qu’il avait les idées les plus étroites qui soient, et que tant qu’on n’y touchait pas, il demeurait charmant.

Non Lieu - Emmanuel Bove

03/11/08

sa littérature

Ma littérature, c'est comme des lettres à moi même que je vous permettrais de lire. [1894]

Ma littérature n'est qu'une perpétuelle rectification de ce que j'éprouve dans la vie. [1894]

Jules Renard, dans son journal.

06/10/08

L'espèce fabulatrice - Nancy Huston

Les Huns, les Mongols, les nazis, les membres du NKVD - barbares du Nord et du Sud, d'hier et d'aujourd'hui - étaient fermement convaincus de vivre dans le réel, alors que leur tête bourdonnait de mythes (historiques, biologiques, scientifiques) pour rationaliser, justifier et glorifier leurs déprédations, leurs massacres, leurs spoliations, leurs bains de sang.

Les gens qui se croient dans le réel sont les plus ignorants, et cette ignorance est potentiellement meurtrière.

Pour nous autres humains, la fiction est aussi réelle que le sol sur lequel nous marchons. Elle est ce sol. Notre soutien dans le monde.

Aucun groupement humain n'a jamais été découvert circulant tranquillement dans le réel à la manière des autres animaux : sans religion, sans tabou, sans rituel, sans généalogie, sans contes, sans magie, sans histoires, sans recours à l'imaginaires, c'est-à-dire, sans fictions.

L'espèce fabulatrice - Nancy Huston

22/09/08

Professeurs de désespoir - Nancy Huston

Longtemps, pour être considéré comme grand, un roman se devait d'être à la fois bien écrit et complexe sur le plan moral. Hugo, Dumas, Balzac, Sand : ces auteurs vous apprenaient quelque chose sur la vie humaine, ils ouvraient les portes, fouillaient les tréfonds de l'âme, cherchaient la nuance ; leur littérature était "morale" non parce qu'elle véhiculait un message simple et édifiant (à cela les doctrines religieuses suffisaient), mais par l'effort d'identification à l'autre, aux autres, qu'elle demandait à ses lecteurs. Dans un deuxième temps, pour des raisons historiques faciles à saisir, il a été admis que le message d'un roman pût être noir, simplifié, absolutiste, désespérant même, du moment que l'ensemble était "racheté" - c'est à dire humanisé, moralisé - par un très haut style (Beckett, Cioran, Bernhard). Mais, peu à peu, on s'est mis à confondre noirceur et excellence, à prendre la noirceur comme telle pour une preuve d'excellence. Et aujourd'hui, du moment qu'un livre proclame : "tout est de la merde", il est quasiment sûr de devenir un best-seller. Plus besoin de savoir faire une phrase, construire, agencer, composer : non, on jette sur la page tout ce qui vous passe par la tête, y compris et surtout les fantasmes pornographiques les plus violents, et le public crie au génie. Voilà le progrès, on est passé des pierres précieuses... aux diamants noirs... au tas de charbon.

Professeurs de désespoir - Nancy Huston

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