Affleurements

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samedi 19 avril 2008

Lettres à Milena - Franz Kafka

Quelles gigantesques écoles que celles où vous enseignez ; deux cents élèves, cinquante élèves. J'aimerais y avoir une place près de la fenêtre, au dernier rang, pendant une heure, je pourrais renoncer alors à jamais à vous rencontrer (comme ce sera, d'ailleurs, de toute façon), je renoncerais à tout voyage et... Suffit. Ce papier blanc qui n'en finit pas me brûle les yeux, et c'est pourquoi j'écris.

Lettres à Milena - Franz Kafka

dimanche 23 mars 2008

Mes bibliothèques - Varlam Chalamov

Pendant des années, j'ai essaye d'apprendre à lire en bibliothèque, et je n'ai jamais réussi. Se plonger profondément dans un livre au point de tout oublier, ce n'est pas difficile. Mais ce n'est possible qu'avec des romans ou des nouvelles, pas lorsque l'ouvrage consulté doit faire l'objet d'une étude, d'une analyse, d'une réflexion. L'atmosphère des bibliothèques publiques nuit à la concentration très particulière qui est alors nécessaire. La bibliothèque Lénine à Moscou, avec sa salle d'études, ne fait pas exception à la règle. Le mieux, le plus profitable, c'est de lire chez soi, sans personne autour, seul à seul avec son livre. Lire en présence d'autrui m'a toujours été désagréable, j'ai presque honte, c'est presque plus gênants que d'écrire une lettre intime à la poste, on voudrait se mettre à l'abri, on a peur de se laisser aller... Et si quelqu'un lisait ce que l'on a écrit ?
N'est-ce pas troublant ? Comme si la lecture était un vice secret. D'ailleurs dand quelle famille de notre ville n'était-ce pas considéré comme un vice secret ?

Mes bibliothèques - Varlam Chalamov

mercredi 20 février 2008

En lisant en écrivant - Julien Gracq

C'est la lenteur de l'art d'écrire, dans son exécution mécanique, qui depuis des années déjà me rebute parfois et me décourage : le temps perdu pour un écrivain à jeter les mots sur la page, comme pour le musicien les notes sur la portée. Un travail de transcripteur et de copiste, par inter­valles dégrisants comme un jet d'eau froide, s'interpose entre l'agitation chaleureuse de l'esprit et la fixation maté­rielle de l'oeuvre. Ce que j'envie aux peintres et aux sculp­teurs, ce qui rend (du moins je l'imagine tel) leur travail si sensuellement jubilant et régulier, c'est l'absence complète de ces temps morts - si minimes soient-ils - c'est le mira­cle d'économie, le feed back de la touche ou du coup de ciseau qui dans un seul mouvement à la fois crée, fixe et corrige; c'est le circuit de bout en bout animé et sensible unissant chez eux le cerveau qui conçoit et enjoint à la main qui non seulement réalise et fixe, mais en retour et indivisiblement rectifie, nuance et suggère - circulation sans temps mort aucun, tantôt artérielle, tantôt veineuse, qui semble véhiculer à chaque instant comme un esprit de la matière vers le cerveau et une matérialité de la pensée vers la main.

En lisant en écrivant - Julien Gracq

lundi 31 décembre 2007

Dans le café de la jeunesse perdue - Patrick Modiano

Des deux entrées du café, elle empruntait toujours la plus étroite, celle qu'on appelait la porte de l'ombre. elle choisissait la même table au fond de la petite salle. Les premiers temps, elle ne parlait à personne, puis elle a fait connaissance avec les habitués du Condé dont la plupart avaient notre âge, je dirait entre dix-neuf et vingt-cinq ans. Elle s'asseyait parfois à leurs tables, mais, le plus souvent, elle était fidèle à sa place, tout au fond.

Dans le café de la jeunesse perdue - Patrick Modiano

dimanche 30 décembre 2007

Enfance - Nathalie Sarraute

C'est alors que la brave femme qui achevait mon déménagement s'est arrêtée devant moi, j'étais assis sur mon lit dans ma nouvelle chambre, elle m'a regardé d'un air de grande pitié et a dit : "quel malheur quand même de ne pas avoir de mère."

"Quel malheur !"... le mot frappe, c'est bien le cas de le dire, de plein fouet. Des lanières qui s'enroulent autour de moi, m'enserrent... Alors c'est ça, cette chose terrible, la plus terrible qui soit, qui se révélait au dehors par des visages bouffis de larmes, des voiles noirs, des gémissements de désespoir... le "malheur" qui ne m'avait jamais approché, jamais effleuré, s'est abattu sur moi. Cette femme le voit. Je suis dedans. Dans le malheur. Comme tous ceux qui n'ont pas de mère. Je n'en ai donc pas. C'est évident, je n'ai pas de mère. Mais comment est-ce possible ? Comment ça a pu m'arriver, à moi ? Ce qui avait fait couler mes larmes que maman effaçait d'un geste calme, en disant "il ne faut pas..." aurait-elle pu le dire si ç'avait été "le malheur ?"

Je sors d'une cassette en bois peint les lettres que maman m'envoie, elles sont parsemées de mots tendres, elle y évoque "notre amour", "notre séparation", il est évident que nous ne sommes pas séparées pour de bon, pas pour toujours... Et c'est ça un malheur ? Mes parents, qui savent mieux, seraient stupéfaits s'ils entendaient ce mot... papa serait agacé, fâché... il déteste ces grands mots. Et maman dirait : oui, un malheur quand on s'aime comme nous nous aimons... mais pas un vrai malheur... notre "triste séparation", comme elle l'appelle, ne durera pas... Un malheur, tout ça ? Non, c'est impossible. Mais pourtant, cette femme si ferme, si solide, le voit. Elle voit le malheur sur moi, comme elle voit "mes deux yeux sur ma figure".

Personne d'autre ici ne le sait, ils ont tous autre chose à faire. Mais elle qui m'observe, elle l'a reconnu, c'est bien lui : le malheur qui s'abat sur les enfants dans les livres dans Sans Famille, dans David Copperfield. Ce même malheur a fondu sur moi, il m'enserre, il me tient.

Je reste quelques temps sans bouger, recroquevillée au bord de mon lit... Et puis tout en moi e révulse, se redresse, de toute mes forces je repousse ça, je le déchire, j'arrache ce carcan, cette carapace. Je ne resterait pas dans ça, où cette femme m'a enfermée... Elle ne sait rien, elle ne peut pas comprendre.

Enfance - Nathalie Sarraute

samedi 29 décembre 2007

Penser/Classer - Georges Perec

Une bibliothèque qu'on ne range pas se dérange : c'est l'exemple que l'on m'a donné pour tenter de me faire comprendre ce qu'était l'entropie et je l'ai plusieurs fois vérifié expérimentalement.

Le désordre dans une bibliothèque n'est pas en soi une chose grave ; il est de l'ordre du "dans quel tiroir ai-je mis mes chaussettes ?" : on croit toujours que l'on saura d'instinct où l'on a mis tel ou tel livre et même si on ne le sait pas, il ne sera jamais difficile de parcourir rapidement tous les rayons.

A cette apologie du désordre sympatique, s'oppose la tentation mesquine de la bureaucratie individuelle : une chose pour chaque place et chaque place à sa chose et vice versa ; entre ces deux tensions, l'une qui privilégie le laisser-aller, la bonhomie anarchisante, l'autre qui exalte les vertus de la tabula rasa, la froideur efficace du grand rangement, on finit toujours par essayer de mettre de l'ordre dans ses livres : c'est une opération éprouvante, déprimante, mais qui est susceptible de procurer des surprises agréables, comme de retrouver un livre que l'on avait oublié à force de ne plus le voir, et que, remettant au lendemain ce qu'on ne fera pas le jour même, on redévore à plat ventre sur son lit.

Penser/Classer - Georges Perec

vendredi 28 décembre 2007

Chagrin d'école - Danniel Pennac

Notre y de professeur... Le lieu clos de nos brusques fatigues où nous prenons la mesure de nos renoncements. Une sale prison. Nous y tournons en rond, généralement plus soucieux de chercher des coupables que de trouver des solutions.

Chagrin d'école - Danniel Pennac

dimanche 28 octobre 2007

Cette histoire là - Alessandro Baricco

Ici en Amérique ils n'ont aucun goût, et les dames riches arborent des bijoux qui me font rire. Nous, nous avions des bijoux magnifiques. Chaque bijou avait une histoire, et il n'y avait pratiquement une seule perle, sur notre peau, pour laquelle un homme, autrefois, ne se soit pas tué : par amour, ou pour dettes. Et porter un bijou, c'était alors comme porter sur nous notre propre vocation atavique à la tragédie. Nous savions que nous ne devions interrompre cette chaîne de sang pour rien au monde. Elle était notre vie.

Cette histoire là - Alessandro Baricco

jeudi 18 octobre 2007

Oblomov - Ivan Gontcharov

Zakhar avait un peu plus de cinquante ans. Il n'était déjà plus le descendant direct de ces Kaleb russes, de ces chevaliers sans peur et sans reproche, laquais pétris de fidélité à leur maîtres jusqu'à s'oublier eux mêmes, de ces gens qui se distinguaient par toutes les vertus et qu'aucun vice jamais ne déshonorait.

Ce chevalier était avec peur et avec reproche. Il appartenait simultanément à deux époques qui, toutes deux, l'avaient marqué de leur sceau. De l'une il tenait une fidélité sans limite à la maison Oblomov ; mais l'autre, la plus récente, lui avait inoculé le raffinement et la corruption des moeurs.

Passionnément attaché à son maître, il ne passait cependant pas un jour sans lui mentir. Le serviteur des temps passé prêchait à son maître l'économie et la frugalité, mais Zakhar, par ailleurs, aimait trinquer avec ses amis aux frais de son maître ; le serviteur du passé était chaste comme un eunuque, mais Zakhar courait toujours après quelques douteuses commère. Le serviteur du passé gardait l'argent de son maître plus jalousement que n'importe quel trésor, mais Zakhar, lui, s'évertuait à grappiller un kopeck sur chacune de ses dépenses, et s'appropriait au besoin les pièces de cuivre oubliées sur la table. D'autre part, ou plutôt de la même part, quand Illia Ilitch, après un achat, omettait de réclamer sa monnaie, il pouvait être sûr, Zakhar étant là, de ne jamais la revoir.

Zakhar ne volait jamais des sommes considérables, peut être parce qu'il mesurait ses besoins en pièces de cuivre, peut être aussi parce qu'il craignait d'être surpris ; en tout cas, ce n'était pas honnête de sa part.

L'ancien Kaleb serait mort, comme un chien de garde bien dressé, devant les victuailles qu'il avait mission de garder, plutôt que d'y porter la dent ; le Zakhar dégénéré de nos jours, lui, n'hésitait pas à se servir en dehors de toute permission. Le premier insistait pour que le maître mangeât, et s'attristait fort s'il manquait d'appetit ; le second dérobait subrepticement tout ce que le maître ne mettait pas sur sa propre assiette.

Zakhar, par dessus le marché, était d'une extrême médisance. A la cuisine, dans les boutiques, sous les porches, partout, et tous les jours, il se plaignait : sa vie n'était pas une vie, il n'y avait jamais eu au monde maître plus mauvais que le sien, plus capricieux, plus avare, plus grincheux. Quoi qu'on fît, pas moyen de lui plaire ; bref, il valait mieux mourir que de vivre chez lui.

Zakhar ne se conduisait ainsi ni par méchanceté, ni par désir de nuire à son maître, plutôt par une habitude héritée de son grand père, de son père aussi, habitude qui consistait à critiquer le maître chaque fois que l'occasion s'en présentait, c'est à dire souvent.

Oblomov - Ivan Gontcharov

mercredi 1 août 2007

Quelqu'un d'autre - Tonino Benacquista

 - (...) Il faut vous dire que, depuis tout petit, j'ai des réveils de cran d'arrêt, j'ouvre les yeux et clac, ça y est, je suis remonté à bloc, tous ressorts tendus, un vrai drame. Je ne suis pas des ces bienheureux, dont vous etes peut être, qui parviennent à se rendormir illico.
- Ca m'arrive.
- Prenez ça comme une chance. La race dont je fais partie ne connaît pas de demi-sommeil, de parenthèse assoupie, de sieste à trois temps. Nous, les angoissés, un bloc de réel nous tombe dessus dès que nous revenons à la conscience, et là, le compte à rebour est lancé, il ne nous reste que deux ou trois minutes pour que tous les symptômes se réveillent, la première pensée intelligible est forcément pessimiste et va gagner en gravité chaque seconde ; on se rappelle tout à coup que l'on vit ici-bas, dans ce monde construit par d'autres, mais que nous n'avons jamais essayé de changer, que la journée sera celle qu'on redoutait et que l'on va devoir mordre sa ceinture jusqu'au soir. On se sentirait presque coupable de s'être laisser berner par Morphée qui, ce chien, ne nous ouvrira plus les bras avant que nous n'ayons traversé notre quotidienne vallée de larmes.

Quelqu'un d'autre - Tonino Benacquista

dimanche 24 juin 2007

La petite pièce hexagonale - Yoko Ogawa

En fait, ça ressemble à un monologue, c'est ça ? Une boite où l'on peut murmurer tout seul autant qu'on veut, dans le style qu'on aime, sans se soucier du regard des autres. En pensant de cette  façon, je peux l'admettre jusqu'à un certain point. De temps en temps dans le métro ou la salle d'attente à l'hôpital, il m'arrive d'apercevoir quelqu'un qui monologue sans arrêt, l'ait tout à fait sérieux. En général, les gens n'aiment pas ça etle mettent à l'écart. Si bien qu'autour de lui, il se forme un espace qui n'est pas naturel. Si on enfermait cette personne avec son espace à l'intérieur de la petite pièce à raconter, je suis sûre qu'elle serait très contente. Plus on est à l'étroit, plus on entend nettement sa propre voix, et l'on doit certainement avoir l'impression de se révéler dans la vérité  de son coeur. C'est ce qu'il y a d'agréable dans le monologue.

La petite pièce hexagonale - Yoko Ogawa

mardi 1 mai 2007

Partir en Hiver - Göran Tunström

Il existe un genre de livres que j'ai toujours désiré mais n'ai jamais pu écrire. Je les appelle les Livres du Dehors. Les "projets" m'ont accaparé, les ambitions, qui progressivement excluent les petites découvertes, les notes infimes que la pluie ou le brouillard inscrivent sur les arbres, ils excluent les dialogues des petits déjeuners et les brèves histoires horribles du quotidien qui, assemblées, modifient notre milieu et notre confiance en lui.

Partir en Hiver - Göran Tunström

samedi 31 mars 2007

Lettres à Madeleine - Guillaume Apollinaire

Ecrivez-moi longuement, petite apparition charmante. Je n'ose vous demander une photographie, mais si vous saviez combien il me ferait plaisir d'en recevoir une, peut-être cela vous déciderait-il à passer sur bien des considérations. Nous sommes ici, un peu comme des bêtes sauvages dans la forêt, on ne connaît peut-être plus les convenances. Mais ne vous choquez point. Car si on ne connaît plus la politesse je crois que l'on a progressé dans cette courtoisie qui fut surtout florissante au temps de la chevalerie si bien que les romans de chevallerie sont aussi appelés romans courtois et j'entourerais votre portrait d'une si grande dévotion, si tendre que si lointaine qu'elle puisse être, elle ne manquera point de vous joindre de vous toucher. Votre portrait serait dans la poche intérieure de ma veste, du côté gauche, du même côté que le sabre et le révolver. Et sur le coeur de votre poète ce portrait pourrait jaser avec ses armes et serait ainsi en bonne compagnie.

Lettres à Madeleine - Guillaume Apollinaire

dimanche 18 mars 2007

Le mirador

Dans les milieux israélites comme le mien, la consigne était à la discrétion. Les académiciens Jérôme et Jean Tharaud nous la recommandaient, je m'en souviens : " Si les milliers de Juifs allemands qui émigrent ici n'apportent pas dans leurs bagages beaucoup de discrétion (mais c'est bien la vertu qui vous manque le plus !), il est à redouter qu'on ne voie se réveiller bientôt ce que vous appréhendez, cette vieille passion humaine que vous avez déchaînée tant de fois..." C'était, en effet, ce que nous craignons. Chez nous, tout le monde insistait sur la distinction que Maurras lui-même faisait entre "Les Juifs bien nés", ceux qui vivaient en France depuis des générations, qui avaient donné leur sang pour la patrie, et ces gens dont nous disions nous-même qu'il sagissait d'une "immigration de déchet". Nous étions les premiers à redouter que les capacités d'accueil du peuple français n'en vinssent à atteindre un point de saturation. On commençait à parler, vis-à-vis des étrangers, d'instituer un système de quotas et il y avait eu quelques décrets destinés à protéger les travailleurs qui craignaient la concurrence d'une main d'oeuvre à bon marché, tel celui-ci, qui avait beaucoup amusé Kessel à l'époque : "Un orchestre russe de balalaïkas ne peut employer que quinze pour cent de musiciens russes et un choeur religieux russe dix pour cent de chanteurs russes."
L'idée s'installait en France que la mesure était comble, qu'il sagissait à présent, non plus seulement d'une infiltration génératrice de chômage, dérangeante par ce qu'elle imposait à un pays policé, adouci par la patine des siècles, de coutumes, de sonorités ou d'odeurs inconnues et discordantes, dangereuse pour l'identité française qu'abârtadisait déjà des naturalisations excessives et inconsidérées, mais d'une "invasion véritable" : on voyait dans les journaux des dessins semblables à celui d'Iribe qui portait ce titre et montrait Léon Blum jouant de la flûte pour attirer en France les juifs allemands dépeints sous la forme de rats, une faucille et un marteau peints sur leur fourrure.

Le mirador - Elisabeth Gille

vendredi 16 mars 2007

L'identité

Et je ne me définis vraiment pas comme Juive, pas du tout. Ces histoires d'identité, j'ai toujours trouvé ça pénible, et même dangereux.
- Comment ça, dit Simon.
- Vous savez aussi bien que moi où ça mène les questions d'identité, dit Marie qui subitement se mit à crier. On exclut les autres, on se referme sur soi.
- L'identité, dit Simon, ce n'est pas une affaire de sang ou de sol, comme ils disent. Mais dans et par quels récits on s'est constitué.
- Bah, dit Marie.
- Il ne s'agit pas d'une origine physique, biologique, géographique, dit encore Simon, une origine qui existerait en soi, sans parole. Mais de que l'on vous a annoncé là-dessus, et des récits que vous vous inventez à partir de là. D'où vous venez, et comment.
Ce sont des repères, ajouta Simon.
Marie ne dit rien.

Le Psychanalyste - Leslie Kaplan

jeudi 15 mars 2007

American Darling - Russell Banks

"Il n'y a plus de sancutaire ici, Estelle. Il a disparu. Comme Woodrow. Comme ses fils. Comme Kuyo. Comme les chimpanzés. Disparu. Et si tu ne vas pas chez toi, si tu n'y restes pas, toi aussi tu disparaîtras."
Comme si je m'étais transformée sous ses yeux en fantôme, la jeune fille s'est simplement retournée et elle a pris ses jambes à son cou. Je ne l'ai jamais revue. Estelle est sans doute morte, à présent, si elle a eu de la chance. Ou bien elle est à son tour un fantôme. C'était une jolie jeune fille de la tribu de la mère de Samuel Doe, les Gio. Au cours des mois et des années qui ont suivi, jusqu'à ce que les gens élisent Charles Taylor pour qu'il arrête de les massacrer, la plupart de ces femmes, surtout les plus jeunes, ont eu de la chance quand elles ont été tuées.

American Darling - Russell Banks

mardi 27 février 2007

Les âmes mortes- Nicolas Gogol

Les ventrus étaient les fonctionnaires les plus estimés de la ville. Hélàs ! Ceux-là savent mieux conduire leurs affaires que les maigres sur cette terre ! On ne se sert des maigres que faute de mieux, ils changent facilement de place, leur existence est légère, aérienne, incertaine. Au contraire, les ventrus n'ont jamais de postes instables ; quand ils posent leur séant quelque part, ils y demeurent puissants et pleins d'espoirs ; la place tient bon et fléchirait-elle, eux ne tomberaient pas. Ils n'aiment pas le luxe, leur frac n'est pas si bien coupé que celui des maigres, mais leurs bourses sont toujours pleines d'une divine abondance.

En moins de trois ans, le maigre ne possède plus rien qui ne soit hypothéqué, tandis que le ventru, sans se donner de mal, devient vite propriétaire d'une petite maison au bout de la ville, achetée au nom de sa femme, puis d'une autre maison à l'autre extrémité du bourg... Bref, petit à petit, le village entier lui appartient. Enfin les ventrus , après avoir servi Dieu et le tsar, jouissant d'une considération générale, quittent le service, déménagent et deviennent propriétaire fonciers ; ce sont alors de beaux seigneurs russes très hospitalier qui vivent largement. Enfin, pour être fidèles à la vieille tradition russe, les héritiers de ces ventrus deviennent des maigres après avoir gaspillé tout le bien paternel.

Les âmes mortes - Nicolas Gogol

jeudi 8 février 2007

Le Mirador - Elisabeth Gille

Mars 1937

L'enfant vient de naître, dans un bel appartement parisien. On imagine son berceau entouré de fées rieuses - sa mère, écrivain célèbre, sa soeur, portrait achevé d'une fillette heureuse, robe de broderie anglaise et boucles blondes, dont elle-même serait l'esquisse - et puis les domestiques, nourrice, gouvernante, femme de chambre, cuisinière... sans compter un prince charmant : son père, en costume clair, l'oeil tendre, la flûte de champagne à la main. Devinette : où, sous les traits de qui se cache la sorcière ? Bien des années plus tard, l'enfant lira ces lignes de Georges Perec : "Même si je n'ai pour étayer mes souvenirs improbables que le secours de photos jaunies, de témoignages rares et de documents dérisoires, je n'ai pas d'autre choix que d'évoquer ce que trop longtemps j'ai nommé l'irrévocable : ce qui fut, ce qui s'arrêta, ce qui fut clôturé : ce qui fut, sans doute, pour aujourd'hui ne plus être, mais ce qui fut aussi pour que je sois encore." Et, plus loin : "leur souvenir est mort à l'écriture ; l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie."

Le Mirador - Elisabeth Gille

vendredi 2 février 2007

Rituels - Cees Nooteboom

Le jour où Inni Wintrop attenta à sa vie, l'action Philips cotait 149,60. A la clôture, la Banque d'Amsterdam terminait à 375 et l'Union Maritime était tombée à 141,50. Le souvenir est comme un chien qui se couche où il lui plaît. C'était là tout ce qu'il se rappelait, si tant est qu'il se rappelât quelque chose : les cours de la Bourse, la lune qui se mirait dans le canal - et qu'il s'était pendu dans les toilettes, pour avoir annoncé dans sa rubrique astrologique de Het Parool que sa femme partirait avec un autre et que lui, né sous le signe du Lion, se suiciderait. Prédiction impeccable. Zita était partie avec un Italien et Inni avait attenté à ses jours. Il avait lu aussi un poème de Bloem, mais il ne savait  plus lequel. Le chien, animal capricieux, déclarait forfait sur ce point.

Rituels - Cees Nooteboom

mardi 23 janvier 2007

La colline des Anges

Vingt quatre ans plus tard... Vers le début du mois de mai 1992, un certain John Charpentier (ou Charpenter), vétéran du corps des marines, s'est fait conduire - comme nous - à Khe Sanh par M. Nguyên T. D., guide officiel de la province de Quang Tri. Arrivé sur place, il s'est dirigé sans hésiter vers un monticule de terre en bordure de l'ancienne piste d'atterrissage. De là, il a regardé vers les collines 845, 832, 861 et 881 coiffées de nuages, puis au sud-ouest, où se trouvait l'ancien point d'appui de Langvei, enfin à l'est, en direction des "bases de feu" de Rockpile et Camp Carrol. Il scrutait l'horizon comme pour s'assurer de sa propre position. Puis, sans transition, le vieux Marine a regardé à ses pieds, il a fondu en larmes.

La colline des Anges - Raymond Depardon / Jean-Claude Guillebaud

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