C'est un trajet qu'ils ont parcouru des milliers de fois, appuyés l'un contre l'autre, toute leur attention tendue sur leur propre équilibre, les mouvements et les trajectoires des autres, de ceux qui font la foule ; ils veulent juste éviter d'être bousculés, ils avancent lentement, avec précaution.
C'est un trajet quotidien du début de l'après midi, ils font quelques courses, la boulangerie, la boucherie et quelques légumes frais qui feront l'ordinaire d'un soir de semaine et enfin, pour terminer, un petit arrêt au bar de la poste où ils déposent leur fatigue tous les jours depuis cinquante ans, toujours à la même table pour jouer un tiercé, avaler quelques gorgées d'amertume ambrée et se nourrir de quelques paroles.
Dans la rue, ils ont l'air de s'appuyer l'un sur l'autre pour pouvoir garder l'équilibre, comme s'ils ne formaient qu'un seul corps, comme si toutes ces années passées à avancer sur le même chemin les avait fusionnés, comme si l'un ne pouvait plus tenir debout sans l'autre. Ils ressemblent à un animal à cinq pattes, doté de quatre jambes et d'une canne et qui peine à avancer, qui ne sait pas très bien pas comment coordonner tous ses membres pour pouvoir encore avancer.