J'ai longtemps hésité avant de publié cette histoire, non pas à l'écrire, je
l'ai écrite presque d'une trait, en quelques heures. J'ai hésité à la donner à
lire, à la déposer ici.
C'est une histoire de souvenirs, d'oublis, de mémoire. C'est une histoire de
faits dont j'ai connaissance, mais dont je n'ai pas de souvenirs. Est-ce qu'il
s'agit d'oubli ou de souvenir ? Quelle est la forme de cette mémoire ? Ce n'est
pas un souvenir (je ne m'en souviens pas), ce n'est pas un oubli (je connais
son existence). C'est une sorte de zone grise.
°°°
J'ai lu il y a quelques semaines ce livre, "le drame de l'enfant doué", de
Alice Miller. Elle raconte le drame banal : celui de l'enfant qui fait face
comme il peut à une violence qui lui est faite. Cela peut être une violence
psychologique, physique, sexuelle, une violence volontaire ou non. Cet enfant
fait face en maquillant la violence en amour, parce qu'il lui est impossible de
ne pas aimer ceux qui lui font cette violence, ses parents, il est impossible
d'être en colère contre eux, de les haïr. Ce livre qui raconte la façon dont
cette sorte d'amour - comment l'appeler ? - enchaîne l'adulte que ces enfants
deviennent. Comment je me sens enchaîné.
°°°
Parallèlement à ça (à cause ? en dépit de ? malgré ? en raison de ? ... je
ne sais pas vraiment), je me suis souvenu d'une lettre que ma mère m'avait
écrite il y a quelques années, il y a un peu plus de huit ans.
Je me souviens que j'avais trouvé la lettre posée sur mon lit à mon arrivée,
le soir. Je l'ai lue avant de me coucher. Je n'ai pas trop su quoi en penser
sur le coup. Je me souviens que le lendemain matin, je n'ai pas trop su comment
parler de cette lettre avec ma mère. Je me sentait un peu gêné, je ne savais
pas comment réagir, quoi faire. Alors j'ai fait comme si de rien, comme un jour
normal d'après l'autre. Le temps qui passe, quotidien, répétitif. Je me suis
réfugié dans le silence des conversations du quotidien.
°°°
Je suis resté sans penser à cette lettre pendant des années. Huit ans. Je
l'avais oubliée. Je pensais l'avoir perdue. Peut-être que je craignais l'avoir
perdue. Je ne sais pas.
°°°
Je me souviens de cette lettre comme d'une lettre d'excuse, sur le fait que
ça a été plus dur pour moi que pour mon frère ou ma sœur. On en parlait
parfois, avec mes parents, mon frère et ma sœur, sur un mode mi-moqueur
mi-jaloux. J'ai pris quelques fessées qu'eux non. J'ai sûrement vécu une
sévérité un peu plus importante que mon frère ou ma soeur. Quelques trucs
d'ainés en fait : qu'il faille ouvrir certaines portes dont les suivants
profiteront. Je dis souvent sur un ton de plaisanterie que l'ainé élève ses
parents au moins autant que les parents élèvent leur enfant. Je crois que c'est
moins vrai pour les suivants.
C'est ce dont je me souvenais de cette lettre. Je suis même certain que
c'est ce que j'ai lu.
Je crois que c'est ce que j'aurais voulu lui dire au lendemain matin : "Ne
t'inquiète pas, ça a peut-être été un peu plus dur, un peu plus difficile, un
peu plus injuste. Mais c'est la vie qui est comme ça, ce n'est jamais juste
pour tout le monde. Et on ne va pas faire un plat de deux ou trois
fessées."
°°°
J'ai relu cette lettre il y a quelques jours. je l'ai retrouvée dans la
boite en carton dans laquelle je stocke un peu tous les morceaux de papiers
écrits. Des morceaux de journaux commencés et rarement terminés. Des lambeaux
de cahiers, des lettres, des blocs notes, des feuilles volantes, des cartes
postales.
°°°
Je l'ai retrouvée, et je suis resté plusieurs jours sans la lire. Je voulais
la lire en étant seul. Et je voulais prendre le temps de la raconter avant de
la relire. Pour comparer mon souvenir et la réalité.
°°°
Finalement, je l'ai lue avant d'en réécrire le souvenir que j'en avais. Et
ce que j'ai lu ne correspond pas du tout au souvenir que j'en avais gardé. La
lettre mentionne effectivement la façon dont ça a été un peu plus difficile
pour moi que pour mon frère et ma soeur. Mais la lettre ne fait que le
mentionner, ce n'est qu'une phrase introductive. Une phrase sur les deux pages
que fait la lettre.
Ce que raconte cette lettre, c'est que ça a été dur pour moi, indépendamment
de mon frère et de ma sœur.
°°°
Elle emploie les mots "violence", "dressage". Elle parle aussi de son
absence lors la grossesse de mon frère, difficile, du séjour qu'elle a dû faire
à l'hôpital durant lequel je n'ai pas pu la visiter, parce que le personnel de
l'hôpital s'y opposait. Absence qui m'a marqué suffisamment pour que je
commence à bégayer. Elle mentionne une présence diminuée à la fin de la
grossesse après son retour de l'hôpital, dû au fait qu'elle a du rester
alitée.
Elle dit que j'ai toujours été raisonnable, responsable. Trop peut-être. Que
peut-être je n'ai pas vraiment eu le choix. Que j'ai le droit de dire ce que je
ressens, y compris si je ressens de la colère.
°°°
Le problème c'est que par rapport aux événements évoqués, je ne ressens
rien. Je n'en ai aucun souvenir de tout ça. Je n'en n'ai aucune émotion. Je
n'ai pas de souvenirs des émotions que j'éprouvais à l'époque. A la naissance
de mon frère, j'avais quatre ans. Je ne sais jamais à quel âge se forment les
premiers souvenirs ?
J'ai l'impression pourtant d'une clé qui se trouve par là, dans ces
souvenirs, ces oublis (comment les appeler ?). Je me sens comme face à un
puzzle, dont les pièces, à défaut de s'emboiter parfaitement, ont au moins
l'air d'appartenir au même puzzle. Et si la forme est encore un peu floue,
incomplète, il semble que l'on puisse y deviner une image finale.
Sauf que.
Comme je n'ai aucun souvenir de tout ça, je ne ressens aucune émotion, tout
ce puzzle me semble être une reconstruction, une reconstitution d'après modèle.
Je ne suis pas certain que ce soit mes souvenirs. Que ces souvenirs
m'appartiennent. Et si la pièce semble avoir une certaine cohérence, elle n'en
est pas moins incertaine.
Il ne me reste qu'à jouer au romancier (j'invente et j'écris un roman,
"écrire c'est mentir", tout n'est que fiction). Je peux faire le cinéaste (Je
me fais un film).
°°°
J'imagine. Je n'en ai aucun souvenirs mais je peux essayer.
J'imagine des parents encore jeunes, bien plus jeunes que moi aujourd'hui.
Je ne connais pas bien son histoire, mais je crois que la mère a elle même vécu
une enfance difficile dans une famille monoparentale, assez pauvre dans une
fratrie de quatre enfants qui vivent dans un trois pièce de HLM. Des cris et
des coups, parce qu'à l'époque on élève les enfants comme ça. Parce-que le père
est dépassé avec ses quatre gosses. Parce que la frustration d'une vie qui
n'est pas aussi belle qu'on aurait aimé qu'elle soit, et qu'il n'y a que les
gamins sous la main pour passer sa colère. Alors ensuite, la mère fait pareil.
Parce que c'est comme ça. J'imagine bien ça aussi, comment l'enfant apprend à
se taire, être sage, être l'enfant sage.
J'imagine comment il est sur le qui-vive en permanence, toujours à guetter
la moindre parole, le moindre geste, le moindre signe, pour savoir s'il se
comporte bien, comme il faut, pour savoir s'il fait bien, comme il faut, pour
savoir s'il est bien, comme il faut. Tout ça pour éviter les coups, pour éviter
les colères, pour éviter l'exaspération, pour éviter la punition, pour éviter
la peur, pour éviter... Et puis s'il le peut, désamorcer, détourner la colère
juste avant qu'elle n'arrive. Il passe le grand oral du grand jury en
permanence. J'imagine que même si la période des violences, du dressage n'a pas
duré très longtemps, un an, deux, peut-être trois ? Le pli est pris. Et puis on
ne sait jamais, ça peut revenir, il vaut mieux être prudent, rester
vigilant.
Si j'imagine, je vois ensuite cet enfant qui voit sa mère disparaître parce
qu'elle a du partir à l'hôpital et qu'il ne peut pas la visiter, la voir, la
rejoindre. Cet enfant qui ne comprend pas (mais lui a t'on expliqué ?) Elle m'a
abandonné. Maman, tu es où ? Pourquoi tu m'as abandonné maman ? Pourquoi tu es
partie ? Est-ce qu'elle va revenir ?
Si j'imagine, je vois ce père et cette mère, sûrement dépassés eux aussi.
C'est une grossesse qui se passe mal, la mère est hospitalisée... A quoi ils
pensent ces parents ? L'enfant va t'il s'en sortir ? Maman va t'elle s'en
sortir ? On gère au mieux, au plus pressé, comme on peut. On fait comme si même
pas peur mais on est mort de trouille. Et puis ils sont jeunes encore, ces
parents. Plus jeunes que moi aujourd'hui.
Alors, j"imagine des paroles. Des paroles d'impatience, "tu vois bien que je
n'ai pas le temps, débrouille toi". De fatigue, "s'il te plaît, tu vois bien
que maman est fatigué, sois sage", d'énervement, "tu m'énerves à la fin, tu ne
vois pas que tu gènes, va jouer dans ta chambre". Peut-être des mots plus
brusques encore, des mots de colère, d'énervement, de fatigue, d'impuissance,
d'épuisement, de panique. "Tais toi, sois sage, va dans ta chambre". Toutes les
options sont possibles à ce stade, y compris des plus violentes encore. A ce
stade, sans souvenirs, c'est la licence du romancier qui prime. Mais toutes ces
paroles semblent compréhensibles, dans cette histoire.
J'imagine que cet enfant qui comprend que tout se passe mieux quand il est
sage, si sage, trop sage, peut-être que cet enfant qui guette le moindre signe,
le moindre geste, ne sait pas, ensuite, vivre autrement ? Il est raisonnable,
responsable, discret, patient. C'est un bon petit. L'enfant modèle. Le bon
élève. La totale. Il rassure ses parents. Ça va bien se passer, Papa, ce n'est
pas grave, Papa, Elle va revenir, Papa, ne t'inquiète pas, Papa. Pas tellement
que ça lui plait, enfin, il ne sait pas vraiment, il n'en sait vraiment rien.
Mais ça plait à ses parents, c'est déjà ça. Et puis le masque s'est figé petit
à petit. Petit à petit il devient une seconde nature. Petit à petit il devient
une façon de n'être pas lui.
J'imagine ce qu'est devenu cet enfant adulte, j'imagine qu'il me
ressemble.
°°°
Maintenant, cette histoire, ce n'est qu'une histoire de romancier, de
cinéaste. Moi, je n'ai que la connaissance de l'existence de souvenirs et je ne
sais pas s'ils m'appartiennent.