Affleurements

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mardi 26 février 2008

Les vieux

C'est un trajet qu'ils ont parcouru des milliers de fois, appuyés l'un contre l'autre, toute leur attention tendue sur leur propre équilibre, les mouvements et les trajectoires des autres, de ceux qui font la foule ; ils veulent juste éviter d'être bousculés, ils avancent lentement, avec précaution.

C'est un trajet quotidien du début de l'après midi, ils font quelques courses, la boulangerie, la boucherie et quelques légumes frais qui feront l'ordinaire d'un soir de semaine et enfin, pour terminer, un petit arrêt au bar de la poste où ils déposent leur fatigue tous les jours depuis cinquante ans, toujours à la même table pour jouer un tiercé, avaler quelques gorgées d'amertume ambrée et se nourrir de quelques paroles.

Dans la rue, ils ont l'air de s'appuyer l'un sur l'autre pour pouvoir garder l'équilibre, comme s'ils ne formaient qu'un seul corps, comme si toutes ces années passées à avancer sur le même chemin les avait fusionnés, comme si l'un ne pouvait plus tenir debout sans l'autre. Ils ressemblent à un animal à cinq pattes, doté de quatre jambes et d'une canne et qui peine à avancer, qui ne sait pas très bien pas comment coordonner tous ses membres pour pouvoir encore avancer.


(réécriture)

vendredi 8 février 2008

retrouvailles

Ils se sont retrouvés dans le café, sincèrement heureux de s'être rencontrés par hasard quelques jours plus tôt après plusieurs années d'absences réciproques, ces absences qui s'imposent sans y penser, au gré des routes qui divergent lentement et sur lesquelles l'autre, tout a coup, n'est plus là. Ce sont des amis, en tout cas ils l'ont été.

Assis face à face, dans ce café, entourés des bruits du café, tranchants, presque coupants, ils se parlent mais il reste beaucoup de silences. Ils semblent chercher les mots de leur amitié passée, ils essaient de retrouver les traces, les indices, quelques paroles, les blagues, les jeux de mots qu'ils partageaient. pourtant une gène, un silence s'installe ; au lieu de faire revivre, ces mots recherchés et retrouvés éclairent la distance entre aujourd'hui et hier, entre eux, entre ce qu'ils étaient et ce qu'ils ne sont plus d'une lumière crue.

Il se sont retrouvés dans ce café, sincèrement heureux de se retrouver par hasard, et pourtant ils ne se reverront plus.

lundi 1 octobre 2007

La vie qui passe.

Petit bout de femme, tu as presque seize ans. Tu restes à ta table et tu regardes, intriguée, le goût d'interdit que tu bois d'un trait de cocktail sucré. Les doigts nerveux au bout de la cigarette, tu fumes du bout des lèvres, tu manques d'habitude, mais tu fumes, tu fumes, pour montrer que tu fumes comme si tu étais habituée. Tu rigoles avec ton amie avec qui tu es venue ici, tu ne rigoles qu'avec elle, tu vois bien les regards qui insistent, mais tu feins de les ignorer.

* * *

Tu as vingt et un ans maintenant, et de tables en tables tu charmes et souris, tu es belle. Le lieu te plaît et tu plaît au lieu. Les regards, les yeux qui défient, tu les dévores, les croques, tu te fais désirer, et te laisse enivrer par tous ces regards, ces envies, ces corps, ces bulles de champagne, ces possibles. Ton amie n'est plus là, elle se promène sur son propre chemin et te regarde prendre ta route avec regret et un peu de dépit, mais tu n'y penses pas, tu ne la vois pas ; tu danses, tu ris, tu aimes, tu vis...

* * *

A trente ans, assise au bar, encore belle mais fatiguée, tu séduis toujours sans plus t'amuser. Par habitude, tu bois ce verre qui est offert et tu souris sans répondre aux regards encore présents, pressants. Seule, poliment, tu t'ennuies. Ton amie n'est plus là depuis longtemps, Tu aimerais bien savoir où elle est partie, avec qui elle est partie, avec de l'envie, presque. Elle te manque tellement ici.

* * *

Assise seule à ta table, tu regardes ton verre oublier les quarante deux ans qui accompagnent les petites gorgées qui se succèdent, les matins difficiles et les mauvaises ivresses ressassées. Les regards ne te cherchent plus, tu restes seule et tu es triste. Tu te demandes, demain.

mercredi 22 août 2007

le vieux

Il a l'âge où on raconte qu'il n'a plus toute sa tête, ou du moins, on commence à se l'imaginer ;  il a l'âge où ses enfants, ses petits enfants, ses neveux et tous ceux là le regardent avec un air un peu compassé, le visage et les yeux qui acquiessent toujours à ses propos mais qui n'écoutent jamais vraiment.

Il a l'âge où il répète un peu toujours les mêmes histoires, la même histoire surtout, à la fin du repas, parce ce qu'il sait bien qu'il n'a plus beaucoup de temps devant lui et que bientôt, il n'aura plus le temps du tout ; il se dit qu'il en a tellement vu que finalement, il n'en a plus beaucoup à raconter.

Alors il raconte toujours ce même petit bout d'histoire, il aimerait bien que quelqu'un se souvienne de ce petit bout là au moins.

Il a l'âge où ses enfants, ses petits enfants le regardent l'air exaspéré et souriant à la fin du repas en geignant "Papy, on la connaît cette histoire !". Alors il sourit.

mercredi 4 juillet 2007

l'arrivée

Sur le pont, il regarde la terre s’approcher lentement, le port qui n’est pas encore éveillé, la ville encore endormie juste avant le lever du soleil. Il n’a pas mis pied à terre depuis plusieurs semaines. Il a hâte de sentir le sol, la vie du port.

Il n’a vu son pays ni ses parents depuis plusieurs mois. Presqu'un an et demie. Il leur envoie simplement une carte depuis chaque port où il accoste. Il ne sait pas très bien écrire, alors qu'il n'inscrit que le nom du pays et celui du port. Ils ne savent pas très bien lire alors ça leur suffit.

Ses parents ont récupéré un vieux planisphère qu'ils ont fixé au mur et à chaque carte reçue, ils y inscrivent une croix à l'emplacement de la ville d'où vient la carte, où à peu près, ils ne sont pas toujours certains. Ces croix dessinent une longue litanie de lettre, un long voyage, un itinéraire étrange, presque une errance, un fil qui maintient leur fils en vie.

vendredi 5 janvier 2007

fragments #5

C'était un déserteur, il ne sortait jamais, il ne voulait plus. Il restait près du feu et il répétait sans cesse, d'une voix un peu morne : "Il fallait que je parte, j'en avais assez vu, assez entendu, trop. Des morts, surtout, des morts, partout. Mais on ne les quitte pas comme que ça, ceux qui mettent tant d'application à vous envoyer à la mort, alors voilà, je dois me cacher, rester ici, terré."

jeudi 4 janvier 2007

fragments #4

Il avait un cahier dans son sac, un grand cahier qu'il avait noirci au front, d'une écriture nerveuse, presque illisible. Il y avait noté toutes les vies qu'il aurait aimé avoir, qu'il aurait espéré avoir, il était tellement certain de ne jamais revenir, il voulait que quelqu'un puisse se souvenir de tous ses possibles.

Je me souviens, dans 25 ans, j'avais presque 55 ans. J'ai vieilli depuis le temps où j'ai écris ces lignes.

J'avais eu des enfants, j'étais devenu un clochard, je m'étais perdu dans le travail, j'avais un jardin dans lequel j'étais serein. Dans 25 ans, tout était encore possible. J'avais encore des centaines de vies possibles à vivre.

mercredi 6 septembre 2006

L'origine

Il savait qu'elle avait perdu son chemin dans le fracas invraisemblable du XXe siècle pour se retrouver ici. Il ne savait pas d'où elle arrivait exactement, comment elle était arrivée ici, quelle route elle avait bien pu emprunter, pourquoi elle était devenue ce qu'elle était aujourd'hui. Finalement, il se rendait bien compte qu'il ne savait pas grand chose.

Alors il cherchait un peu partout. Dans les bibliothèques et les livres surtout.

mardi 1 août 2006

le fantôme

Elle porte une blouse grise, sans grade, sans statut, sans nom, presque transparente aux yeux de ceux qu'elle rencontre pourtant quotidiennement, comme une ombre. Parfois elle change de visage sans que personne ne sache réellement pourquoi, ni comment, ni quelle obscure raison a provoqué ce changement. Elle vide les poubelles, passe la serpillère, le balai, l'éponge, l'aspirateur. Parfois elle n'arrive pas au bon moment, fait trop de bruit, et elle est éconduite, avec plus ou moins de politesse, sans que jamais elle ne se plaigne. Le plus souvent, c'est elle qui dit bonjour en entrant dans le bureau. C'est une clause de son contrat, il ne faut pas qu'ils se plaignent de son impolitesse, ou pire de son incorrection, sinon elle devra change à nouveau son visage.

samedi 18 février 2006

Gisèle

C'est vrai qu'elle commence à se sentir un peu vieille, Gisèle. Elle sait bien qu'elle boit un peu trop. Elle sait bien qu'elle ne se sent plus très jolie d'autant de verres. Mais qu'est-ce qu'elle se sent seule Gisèle. Alors elle commande encore un verre, un dernier verre pour la route et pour ne pas y penser pendant un instant. Un dernier verre au bar dans ce troquet où il y a tous ces gens qui ne sont pas des amis mais qui la connaissent un peu et qu'elle connaît un peu et avec qui on peut bien parler de tout et de rien mais surtout pas d'amour. C'est gens là, c'est Dédé, Nadine, Jules avec son chien. C'est Michel avec son chapeau qui ne le quitte jamais. C'est Monique et Gégé qu'est-ce qu'ils sont mignons ces deux là. Et c'est aussi Richard. Et c'est encore un peu tous les autres qui sont tous là presque tous les soirs, comme Gisèle.

C'est pour tous ces autres qui sont là presque tous les soirs que Gisèle vient ici presque tous les soirs. Eux aussi sont un peu cabossés et désabusés et ils se sentent un peu seuls, comme Gisèle. Alors ils viennent panser tout ça dans un verre et dans un peu de compagnie. Ils savent bien qu'ils ne se sentent plus très jolis de boire tous ces verres dont la plupart sont en trop, comme ça, tous les soirs. Alors ils en reprennent un petit dernier pour ne pas y penser un instant et pour la route avant de rentrer chez eux retrouver le canapé endormi devant la télévision, le papier peint un peu trop vieux qu'il faudrait changer et le silence imperturbable de l'appartement qui est resté inhabité toute la journée et depuis trop longtemps.

Parfois, Elle se sent un peu trop seule pour rester seule encore longtemps, alors elle trouve un homme pour l'accompagner. Un cabossé ou un autre, mais le plus souvent un cabossé. Elle sait bien qu'elle n'est plus très jolie Gisèle, elle ne se plaît tellement plus à elle même et elle a tellement vu passer d'années et d'alcools, alors elle se dit qu'un cabossé, ça ira.

Et alors, juste le temps d'une nuit ou d'une semaine, elle se souvient que son corps est encore capable de chaleur, qu'elle peut encore un peu aimer de chair, qu'elle peut se sentir un peu jolie encore quelques instants. Mais les cabossés, si elle les aime bien au troquet, elle ne les supporte pas chez elle, endormis sur son canapé qui dort devant la télé. Les cabossés, ils ont vu trop de choses et laissé défiler trop d'années pour se laisser habiter. Et alors, elle finit par les mettre dehors et puis elle retourne au bistrot boire un petit verre pour ne pas y penser, pour parler de tout et de rien mais surtout pas d'amour, et panser tout ça dans un verre et encore un petit dernier pour la route.

jeudi 24 novembre 2005

soigner

Il se disait qu'il était temps de penser ses plaies.

jeudi 15 septembre 2005

Retour

Elle était enfin de retour chez elle, dans son village, après plusieurs années d'absence et quelques heures de bus et de poussière.